Article 2 — La loi ancienne contient-elle des préceptes moraux ?
Objections :
1. Les préceptes moraux regardent la loi naturelle. Les rattacher à la loi ancienne ce serait confondre les deux lois.
2. C'est au moment où la raison humaine ne suffit plus que la loi divine doit venir au secours de l'homme. On le voit en matière de foi, où la raison est dépassée. Mais les préceptes moraux sont à la mesure de la raison humaine ; ils ne relèvent donc pas de cette loi divine qu'est la loi ancienne.
3. Selon saint Paul, la loi ancienne est une "lettre qui tue" (2 Co 3, 6). Mais les préceptes moraux ne tuent pas, ils donnent la vie : "Je n'oublierai jamais tes ordonnances car par elles tu me donnes la vie" (Ps 119, 93). Les préceptes moraux n'appartiennent donc pas à la loi ancienne.
Cependant :
L’Ecclésiastique (17, 9) dit du Seigneur : "Il leur communiqua sa discipline, il leur donna en héritage la loi de vie." Or, la discipline est affaire de moeurs si on la définit, avec la Glose (sur He 12, 11), "l'éducation des moeurs par des chemins raboteux". La loi donnée par Dieu contenait donc des préceptes moraux.
Conclusion :
Quand on lit dans l'Exode (20, 13. 15) : "Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas de vol", on voit bien que la loi ancienne contenait des préceptes moraux. Et cela se comprend. Tandis que la loi humaine a principalement en vue l'établissement d'une amitié entre les hommes, la loi divine vise à fonder principalement une amitié entre l'homme et Dieu. Mais l'amour a toujours pour cause une ressemblance : "Tout être vivant aime son semblable", dit l'Ecclésiastique (13, 19). Il ne peut donc y avoir d'amitié entre l'homme et Dieu, qui est souverainement bon, sans que les hommes soient rendus bons : "Vous serez saints, parce que je suis saint" (Lv 19, 2). Or, la bonté de l'homme, c'est la vertu "qui rend bon celui qui la possède". Voilà pourquoi dans la loi ancienne il fallait aussi des préceptes relatifs aux actes des vertus ; ce sont les préceptes moraux de cette loi.
Solutions :
1. Sans lui être absolument étrangère, la loi ancienne se distingue de la loi naturelle en ce qu'elle lui ajoute quelque chose. Comme la grâce présuppose la nature, la loi divine présuppose nécessairement la loi naturelle.
2. Ce n'est pas seulement là où la raison est impuissante, c'est aussi là où la raison humaine rencontre de fait un obstacle, que la loi divine devait prendre soin de l'humanité. En ce qui touche les préceptes moraux, la raison humaine ne pouvait se tromper sur les préceptes les plus généraux de la loi naturelle dans leur teneur universelle, bien que l'accoutumance au péché troublât son regard dans le détail de l'action. Sur les autres préceptes moraux qui dérivent, à la manière de conclusions, des principes généraux de la loi naturelle, beaucoup d'esprits tombaient dans l'erreur au point de considérer comme licite ce qui est essentiellement mauvais. Contre ces deux sortes de défaillances l'homme devait être secouru par la garantie de la loi divine. De même, parmi les objets proposés à notre foi, s'il y a des articles inaccessibles à la raison, comme la Trinité, il y en a d'autres auxquels la saine raison peut parvenir, comme l'unité de Dieu, de façon à prémunir la raison humaine contre une erreur où elle tombe fréquemment.
3. Saint Augustin l'a montrée on peut dire que, même dans ses préceptes moraux, la lettre de la loi est meurtrière occasionnellement, en ce sens que, pour accomplir le bien qu'elle prescrit, elle ne fournit pas le secours de la grâce.