TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — L’éternité de la vérité

Objections :

l. Il semble que la vérité créée soit éternelle, car Saint Augustin affirme : “ Rien n’est plus éternel que la définition du cercle et que deux et trois font cinq. ” Or ce sont là des vérités créées.

2. Ce qui est toujours est éternel. Or les universaux sont partout et toujours. Ils sont donc éternels. Donc aussi la vérité, qui est ce qu’il y a de plus universel.

3. Si ceci est vrai présentement, il a toujours été vrai que ceci serait vrai. Or, de même qu’une proposition au présent est une vérité créée, de même celle d’une proposition au futur. Donc quelque vérité créée est éternelle.

4. Ce qui n’a ni commencement ni fin est éternel. Mais la vérité de nos énonciations n’a ni commencement ni fin. Parce que, si la vérité commençait, alors qu’auparavant elle n’était pas, il était vrai alors que la vérité n’était pas. Cela était donc doté de quelque vérité, si bien que la vérité était avant d’avoir commencé. Pareillement, si l’on suppose que la vérité a une fin, il s’ensuit qu’elle est après avoir cessé, car il sera vrai que la vérité n’est pas. Donc la vérité est éternelle.

En sens contraire :

Dieu seul est éternel, comme on l’a établi plus haut.

Réponse :

La vérité de nos énonciations n’est pas autre que la vérité de notre intelligence. En effet, une énonciation est d’une part dans l’intelligence, d’autre part dans la parole. Selon qu’elle est dans l’intelligence, elle est par elle-même susceptible de vérité. Selon qu’elle est proférée, l’énonciation est dite vraie en tant qu’elle signifie la vérité de l’intellect, non en raison d’une vérité qui serait en elle comme dans son sujet. Ainsi l’urine est dite saine non en raison d’une santé qui serait en elle, mais en raison de la santé de l’animal, qu’elle signifie. Semblablement, nous avons dit que les choses sont dénommées vraies par dérivation de la vérité qui est dans l’intelligence. Donc, s’il n’y avait pas d’intelligence éternelle, il n’y aurait pas de vérité éternelle. Mais comme seule l’intelligence divine est éternelle, c’est en elle seule que la vérité est éternelle. Et il ne s’ensuit pas qu’il y ait quelque chose d’autre que Dieu qui soit éternel, car la vérité de l’intelligence divine est Dieu même, ainsi qu’on l’a montrée.

Solutions :

1. La définition du cercle et “ deux et trois font cinq ” sont éternels dans l’esprit divin.

2. Que quelque chose existe partout et toujours, cela peut s’entendre de deux façons. Ou bien on entend que ce quelque chose a en soi de quoi s’étendre à tout temps et à tout lieu, comme il convient à Dieu d’être partout et toujours. Ou bien on veut dire qu’il n’a en soi rien qui le détermine à quelque lieu et à quelque temps, à l’exclusion d’un autre. C’est ainsi que la matière première est dite une, non qu’elle ait une forme d’existence une, comme l’homme est un en raison de l’unité de sa forme ; mais on la qualifie ainsi en raison du défaut de toutes les formes qui pourraient y introduire des distinctions. De cette manière-là, tout ce qui est universel est dit exister partout et toujours, parce que les universaux font abstraction de l’espace et du temps. Mais il ne s’ensuit pas qu’ils soient éternels, si ce n’est dans un intellect, s’il en est, qui soit éternel.

3. Ce qui est maintenant a été futur avant d’être, parce qu’il était dans sa cause comme devant être fait. Donc, cette cause écartée, sa venue à l’être ne serait pas un futur. Or, seule la cause première est éternelle. Par conséquent, si l’on peut dire qu’il a toujours été vrai que les choses qui existent maintenant étaient futures, cela vient de ce qu’il a été inscrit dans une cause éternelle qu’ils seraient. Et celle-ci, c’est Dieu seul.

4. Parce que notre intellect n’est pas éternel, la vérité des énonciations que nous formons n’est pas éternelle. Elle a commencé. Et avant que cette vérité existât, il n’était pas vrai de dire que cette vérité n’était pas, sauf si cela était dit par l’intelligence divine, en qui seule la vérité est éternelle. Mais maintenant il est vrai de dire que cette vérité n’était pas alors. Et encore, cela n’est vrai que de la vérité présente maintenant à notre intelligence, non d’une vérité qui serait dans la chose. Car cette vérité-là concerne le non-étant ; or le non-étant n’est pas vrai en lui-même, il n’est vrai que par l’intellect qui l’appréhende. Donc, dire d’une vérité qu’il fut un temps où elle n’était pas, n’est vrai que si nous appréhendons son non-être comme antérieur à son être.