Article 1 — Dieu est-il absolument immuable ?
Objections :
1. Il semble que non, car tout ce qui se meut soi-même est en quelque manière mobile. Mais, selon Saint Augustin a : “ L’Esprit créateur se meut lui-même ; mais non pas dans le temps ni dans le lieu. ”
2. Le livre de la Sagesse (7, 24) dit de celle-ci : “ Elle est mobile plus que tout mouvement. ” Mais Dieu est la sagesse en personne. Donc Dieu est mobile.
3. S’approcher et s’éloigner désignent un mouvement. Or il est dit dans l’Ecriture (Jc 4, 8) : “ Approchez-vous de Dieu, et il s’approchera de vous. ”
En sens contraire :
il est dit dans Malachie (3, 6) : “ Je suis Dieu et je ne change pas. ”
Réponse :
De ce qui précède il ressort que Dieu est absolument immuable.
1. Nous avons montré qu’il y a un premier être, que nous appelons Dieu, et que ce premier être doit être acte pur, excluant tout mélange de potentialité, du fait que, absolument parlant, la puissance est postérieure à l’acte. Or, tout ce qui change, d’une manière ou d’une autre, est de quelque façon en puissance. Il est donc manifestement impossible que Dieu change de quelque façon que ce soit.
2. Tout ce qui change demeure stable selon une partie de lui-même, et selon une autre se modifie ; par exemple ce qui passe du blanc au noir demeure stable selon sa substance. Ainsi dans tout ce qui change on observe quelque composition. Or on a démontré plus haut qu’en Dieu il n’y a aucune composition, mais qu’il est absolument simple. Il est donc manifeste que Dieu ne peut changer.
3. Tout ce qui est mû acquiert quelque chose par son mouvement, et atteint à quelque chose à quoi auparavant il n’atteignait pas. Or Dieu, étant infini et comprenant en lui la plénitude totale de la perfection de tout l’être, ne peut rien acquérir ni s’étendre à quelque chose qu’auparavant il n’atteignait pas. Donc, le mouvement ne lui convient d’aucune façon. De là vient que certains philosophes anciens, comme forcés par la vérité, ont attribué l’immutabilité au premier Principe.
Solutions :
1. Saint Augustin emploie ici le langage de Platon. Celui-ci disait du premier moteur qu’il se meut lui-même, car il appelait mouvement toute espèce d’opérations ; ainsi comprendre, vouloir, aimer sont qualifiés de mouvements. Puisque Dieu se comprend et s’aime lui-même, ces penseurs ont dit que Dieu se meut lui-même ; mais non pas dans le sens où nous parlons ici du mouvement et du changement, c’est-à-dire dans le sens où ils affectent un être existant en puissance.
2. Il faut dire que la sagesse est appelée “ mobile ” par métaphore, selon que sa ressemblance se répand jusqu’aux derniers éléments des choses. En effet, rien ne peut exister qui ne procède de la sagesse divine, en l’imitant d’une certaine manière, comme du premier principe efficient et formel ; c’est ainsi que l’œuvre d’art procède de la conception de l’artiste. Cela étant, pour exprimer que la ressemblance de la sagesse divine s’étend graduellement des créatures supérieures qui en participent davantage, jusqu’aux choses inférieures qui en participent moins, on dit que cette diffusion est une sorte de mouvement progressif de la sagesse divine vers les choses, comme si nous disions que le soleil s’avance jusque vers la terre, du fait que les rayons de sa lumière y parviennent. C’est ainsi que Denys le comprend, quand il dit que “ toute dérivation par laquelle Dieu se manifeste vient à nous par l’action du Père des lumières ”.
3. S’approcher et s’éloigner se disent de Dieu dans l’Écriture par métaphore. On dit ainsi que le soleil entre dans la maison ou en sort, selon que ses rayons y arrivent. De même dit-on de Dieu qu’il s’approche ou qu’il s’éloigne de nous, selon que nous recevons l’influx de sa bonté ou que nous nous y dérobons.