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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Est-ce qu’il y a un destin dans les choses créées ?

Objections :

1. Il semble qu’il n’y ait pas un destin dans les choses créées, car saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 1] dit : « C’est la volonté même de Dieu ou sa puissance qu’on veut signifier par le nom de destin ». Or, la volonté et la puissance de Dieu ne sont pas dans les choses créées, mais en Dieu seul. Le destin n’est donc pas dans les choses créées mais en Dieu.

2. Par ailleurs, le destin se rapporte aux choses qui sont réalisées par le destin comme la cause se rapporte à ses effet, ainsi que le montre notre manière même de parler. Or, la cause universelle et par soi de ce qui se produit ici-bas par accident est Dieu seul, comme nous l’avons dit dans l’article précédent. Le destin est donc en Dieu et non pas dans les choses créées.

3. Si le destin était dans les choses créées, il serait soit substance, soit accident : mais quelle que soit l’option concédée, il faut qu’il se multiplie selon la multiplicité des créatures. Donc, puisque le destin semble être un, il ne doit pas être dans les choses créées mais en Dieu.

Cependant : Boèce [De la Consolation, L. 4, prose 6] dit : « Le destin est une disposition inhérente aux choses mobiles ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire, comme nous l’avons vu précédemment [q. 22, art. 3 ; q. 103, art. 6], que la divine Providence réalise ses effets par l’intermédiaire des causes secondes. La disposition même des effets peut donc être considérée de deux manières. Premièrement en tant qu’elle est en Dieu lui-même et en ce sens l’ordination même des effets se nomme Providence.

Mais en tant que cette ordination est considérée comme présente dans les causes secondes ordonnées par Dieu à la production de certains effets, alors elle a raison de destin. C’est ce qui fait dire à Boèce [De la Consolation, L. 4, prose 6] : « Ou bien le destin est réalisé par des esprits qui sont au service de la Providence divine, soit l’âme, soit la nature soumise à Dieu, ou bien la série des fatalités est tissée par les mouvements célestes des astres, ou la puissance angélique, ou les agissements variés des démons, soit quelques-uns seulement, soit tous ». Nous avons parlé de tout cela précédemment [q. 104, art. 2 ; q. 110, art. 1 ; q. 113, 114]. En conséquence, il est manifeste que le destin est dans les causes créées elles-mêmes en tant qu’elles sont ordonnées par Dieu à la production de certains effets.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que l’ordonnance même des causes secondes, que saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 8] nomme « série des causes », n’a raison de destin qu’en tant qu’elle dépend de Dieu. Et c’est pourquoi la volonté et la puissance de Dieu, à titre de cause, peut être nommée destin. Mais le destin est essentiellement la disposition même ou la série, c’est-à-dire l’ordre, des causes secondes.

2. Il faut dire en deuxième lieu que le destin a autant raison de cause que les causes secondes elles-mêmes dont l’ordonnance est appelée destin.

3. Il faut dire en troisième lieu que le destin est appelé disposition non pas en ce sens qu’il serait dans le genre de la qualité, mais en ce sens où le terme disposition signifie un ordre qui n’est pas une substance mais une relation. Et cet ordre, si on le considère par rapport à son principe, est un : et c’est en ce sens qu’on parle d’un destin unique. Mais si on le compare à ses effets ou aux causes intermédiaires elles-mêmes, alors on peut dire du destin qu’il est multiple et c’est en ce dernier sens que le poète Virgile disait : « Tes destins t’entraînent ».