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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Est-ce que les démons peuvent séduire les hommes par de vrais miracles ?

Objections :

1. Il semble que les démons ne puissent séduire les hommes au moyen de vrais miracles. En effet, l’opération des démons se développera surtout dans les œuvres de l’Antéchrist. Or, l’Apôtre [2 Thessaloniciens, ch. 2, v. 9] dit au sujet de l’Antéchrist : « L’être méchant viendra pour faire l’œuvre de Satan, avec toute sa puissance, pour accomplir toutes sortes de miracles et de prodiges trompeurs ». Donc, à plus forte raison, à d’autres époques, les démons ne peuvent accomplir que de faux miracles.

2. Par ailleurs, les vrais miracles ne se réalisent que par des transformations des corps. Or, les démons ne peuvent changer la nature des corps, comme le dit saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 18, ch. 18] : « Je ne croirai pas que l’art ou la puissance des démons puisse en aucune manière transformer le corps humain en des membres d’animaux ». En conséquence, les démons ne peuvent accomplir de vrais miracles.

3. En outre, l’argument qui conclut les contraires n’a aucune valeur. Donc, si de vrais miracles peuvent être accomplis par des démons pour nous entraîner à la fausseté, ils ne seront pas efficaces pour confirmer la vérité de la foi. Mais cela pose un problème puisque l’Écriture [Marc, ch. 16, v. 20] dit : « Le Seigneur les aidait et confirmait la vérité de leur prédication par des signes miraculeux ».

Cependant : saint Augustin [Les Quatre-vingt-trois Questions, L. 21, Sentences, Sentence 4] dit : « Les miracles produits par l’artifice des magiciens sont le plus souvent semblables à ceux qu’accomplissent les serviteurs de Dieu ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire, comme nous l’avons vu plus haut [q. 110, art. 4], que les démons, tout comme les autres créatures, ne peuvent faire de miracles si ce dernier terme est pris au sens propre : seul Dieu peut alors faire des miracles, car le miracle proprement dit est ce qui est produit en dehors de l’ordre de toute la nature créée, ordre sous lequel est contenue toute puissance créée. Mais parfois, en un sens large, on appelle miracle ce qui dépasse la puissance et la connaissance humaines et en ce sens les démons peuvent faire des miracles qui étonnent les hommes dans la mesure où ils dépassent leurs capacités et leurs connaissances : en effet, même un homme, dans la mesure où accomplit une opération qui dépasse les capacités et les connaissances d’un autre, amène ce dernier à admirer son œuvre comme si elle avait été accomplie un miraculeusement.

Il faut cependant savoir que ces œuvres des démons qui nous apparaissent miraculeuses, bien qu’elles ne parviennent pas à la véritable notion de miracle, sont cependant en certains cas de véritables faits. Par exemple, l’Écriture [Exode, ch. 7, v. 12 ; ch. 8, v. 7] nous rapporte que les mages de Pharaon, par la puissance des démons, ont produit de vrais serpents et de vraies grenouilles ; de même, saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 20, ch. 19] dit : « Lorsque le feu descendu du ciel supprima d’un seul coup toute la famille de Job ainsi que son bétail et que la tempête en abattant sa maison tua ses fils, opération accomplie par Satan, il ne s’agissait pas là d’une illusion ».

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu, comme saint Augustin le souligne au même endroit, qu’on peut dire des œuvres de l’Antéchrist qu’elles sont des miracles mensongers, soit parce que nos sens mortels sont trompés par les images ou les apparences illusoires, de sorte que ce qui n’a pas été accompli en réalité nous semble l’avoir été ; soit parce que, s’il s’agit de véritables prodiges, ils nous conduisent cependant à adhérer à des mensonges.

2. Il faut dire en deuxième lieu, comme nous l’avons vu plus haut [q. 110, art. 2], que la matière n’est pas soumise par nature aux anges, bons ou mauvais, telle sorte que les démons, par leur puissance, pourraient faire passer la matière d’une forme à une autre ; ils peuvent cependant se servir de certaines sortes de germes qu’on retrouve dans les éléments du monde pour d’accomplir de tels effets, comme le dit saint Augustin [De la Trinité, L. 3, ch. 8, 9]. Et c’est pourquoi il faut dire que toutes les transformations des choses corporelles qui peuvent être accomplies par les puissances naturelles qui relèvent de ces germes, peuvent aussi être accomplies par l’opération des démons qui utilisent ces germes, comme lorsque certaines choses sont transformées en serpents ou en grenouilles, lesquels peuvent être engendrés par putréfaction. Cependant, ces transformations des choses corporelles qui ne peuvent être accomplies par la puissance de la nature ne peuvent en aucune manière être accomplies véritablement par l’opération des démons, par exemple la transformation d’un corps humain en un celui d’une bête, ou la résurrection d’un cadavre humain en un corps humain vivant. Et si parfois une telle transformation semble avoir été accomplie par l’opération des démons, c’est qu’elle n’est pas authentique, mais seulement apparente ou illusoire.

Or, les démons peuvent produire ces illusions de deux manières. Premièrement de l’intérieur même de l’homme, selon que le démon peut agir sur l’imagination de l’homme et même sur ses sens corporels, de telle manière que l’homme voit la chose autrement qu’elle n’est en réalité, comme nous l’avons vu précédemment [q. 111, art. 3, 4] ; on dit même que cela se produit parfois sous l’action de certains produits corporels.

Mais les démons peuvent aussi produire ces illusions de l’extérieur. En effet, puisque le démon peut former, à partir de l’air, un corps de n’importe quelle forme ou figure, de telle manière qu’en s’en emparant il y apparaisse visiblement, pour la même raison il peut envelopper n’importe quelle chose corporelle de n’importe quelle autre forme corporelle de telle manière qu’elle semble appartenir à l’espèce de cette autre forme. C’est ce qui fait dire à saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 18, ch. 18] : « Le produit de l’imagination de l’homme, qui se diversifie par la pensée ou par le rêve dans un genre innombrable de choses, apparaît aux sens trompés comme quelque chose de corporel dans l’image de quelque animal ». Cela ne doit pas s’entendre dans le sens où la puissance imaginative de l’homme ou son image apparaîtrait comme étant elle-même incorporée aux sens d’un autre homme, mais plutôt en ce sens que le démon, qui forme une image dans l’imagination d’un homme, peut aussi offrir une image semblable aux sens d’un autre homme.

3. Il faut dire en troisième lieu qu’il faut dire, comme saint Augustin [Les Quatre-vingt-trois Questions, q. 79], que « lorsque les mages font des miracles comme les saints, ils le font selon une autre fin et selon une autre condition. En effet, les mages les font en poursuivant leur propre gloire alors que les saints le font en recherchant la gloire de Dieu. En outre, les mages le font pour leurs intérêts personnels alors que les saints le font pour le bien commun et conformément à l’ordre de Dieu à qui toute créature est soumise.