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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Est-ce que les corps célestes sont la cause des actes humains ?

Objections :

1. Il semble que les corps célestes soient la cause des actes humains. En effet, puisqu’ils sont mus par les substances spirituelles, ainsi que nous l’avons vu précédemment [q. 110, art. 3], les corps célestes se trouvent à agir par leur puissance à titre d’instruments. Or, ces substances spirituelles sont supérieures à nos âmes. Il semble donc qu’elles puissent avoir une influence sur nos âmes et par conséquent être la cause des opérations humaines.

2. Par ailleurs, tout ce qui est multiforme se ramène à un principe uniforme. Or, les actes humains sont variés et multiformes. Il semble donc qu’ils se ramènent aux mouvements uniformes des corps célestes comme à leurs principes.

3. En outre, il arrive fréquemment que les astrologues annoncent à l’avance des événements de guerre et d’autres actes humains qui se vérifient par la suite et dont les principes sont l’intelligence et la volonté. Or, ils ne peuvent le faire en s’appuyant sur le cours des corps célestes que si ces derniers sont la cause des actes humains. Les corps célestes sont donc la cause des actes humains.

Cependant : saint Jean Damascène [De la Foi Orthodoxe, L. 2, ch. 7] dit que « les corps célestes ne sont aucunement la cause des actes humains ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire que les corps célestes agissent certes directement et par eux-mêmes sur les corps, comme nous l’avons dit dans l’article précédent ; cependant, ils agissent directement mais par accident sur les puissances de l’âme qui sont les actes d’organes corporels : il est nécessaire en effet que les actes de ces puissances soient empêchés par ce qui affecte les organes eux-mêmes, comme l’œil qui a été troublé ne peut voir correctement. C’est pourquoi, si l’intelligence et la volonté étaient des puissances dont les opérations dépendent directement d’organes corporels, comme le rapporte le Philosophe [De l’Âme, L. 3, ch. 3] au sujet de certains qui disaient que l’intelligence ne diffère pas du sens, il s’ensuivrait nécessairement que les corps célestes seraient la cause des jugements et des actes humains ; il en résulterait que l’homme ne serait conduit à poser ses actions que par une sorte d’instinct naturel, comme les autres animaux chez lesquels on ne retrouve que des puissances de l’âme liées à des organes corporels : en effet, ce qui est accompli chez ces êtres inférieurs, suite à l’impulsion des corps célestes, est accompli naturellement. Et il s’ensuivrait encore que l’homme ne posséderait pas le libre arbitre et que ses actions seraient déterminées comme c’est le cas chez les autres êtres naturels. Mais cela est manifestement faux et contraire à ce qu’on observe dans les opérations de l’homme.

Il faut cependant savoir que ce n’est qu’indirectement et par accident que les corps célestes peuvent exercer une influence sur l’intelligence et la volonté, c’est-à-dire dans la mesure où l’intelligence, comme la volonté, reçoit d’une certaine manière quelque chose des puissances inférieures dont les opérations dépendent directement des organes corporels. Mais sous ce rapport l’intelligence et la volonté se présentent différemment.

En effet, l’intelligence reçoit nécessairement son objet grâce au concours des puissances cognitives inférieures : c’est pourquoi, lorsque les puissances de l’imagination, de la cogitative et de la mémoire sont troublées, l’opération de l’intelligence s’en trouve elle aussi nécessairement affectée. Mais de son côté, la volonté ne suit pas nécessairement l’inclination de l’appétit inférieur : en effet, bien que les passions qui sont dans l’irascible et le concupiscible ont la capacité d’incliner la volonté, la volonté garde cependant le pouvoir de suivre les passions ou de s’y opposer. C’est pourquoi l’impression des corps célestes, selon laquelle les puissances inférieures peuvent être modifiées, affecte moins la volonté, parce que cette dernière est la cause prochaine des actes humains, qu’elle n’affecte l’intelligence. Il est donc clair que le fait de soutenir que les corps célestes sont la cause des actes humains est le propre de ceux qui affirment qu’il n’y a aucune différence entre l’intelligence et le sens. C’est pourquoi certains parmi eux [Odyssée, L. 18, v. 135, 136] disaient que « la volonté chez les hommes est telle que l’a mise au jour le père des hommes et des dieux ».

En conséquence, parce qu’il est clair que l’intelligence et la volonté ne sont pas les actes d’organes corporels, il est impossible que les corps célestes soient la cause des actes humains.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que les substances spirituelles qui meuvent les corps célestes agissent certes sur les réalités corporelles par l’intermédiaire des corps célestes. Quant à l’action des corps célestes sur l’intelligence, elle consiste à l’éclairer de façon immédiate, sans intermédiaire mais elle ne peut modifier la volonté ainsi que nous l’avons établi précédemment [q. 111, art. 2].

2. Il faut dire en deuxième lieu que la multiplicité des formes des mouvements corporels se ramène comme à sa cause à l’uniformité des mouvements célestes. De même, la multiplicité des formes des actes qui procèdent de l’intelligence et de la volonté se ramène comme à sa cause au principe uniforme qui est l’intelligence et la volonté divines.

3. Il faut dire en troisième lieu que la plupart des hommes suivent leurs passions, lesquelles sont les mouvements de l’appétit sensible, auxquelles passions les corps célestes peuvent coopérer : quelques hommes, parce qu’ils sont des sages, résistent aux passions. C’est pourquoi les astrologues peuvent le plus souvent prédire l’avenir avec vérité, surtout en ce qui concerne les choses générales et non pour les cas particuliers car rien n’empêche un homme de résister aux passions par son libre arbitre. Il en résulte que les astrologues eux-mêmes [cf. Ptolémée, Centiloq. prop. 5] disent que l’homme sage domine les astres dans la mesure où il domine ses passions.