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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Est-ce que l’âme intellectuelle est causée par la semence?

Objections :

1. Il semble que l’âme intellectuelle soit causée par la semence car l’Écriture [Genèse, ch. 46, v. 26] : « Toutes les âmes qui étaient sorties de la cuisse de Jacob, au nombre de soixante-six ». Or, rien ne sort de la cuisse d’un homme qu’en tant qu’il est causé par la semence. L’âme intellectuelle est donc causée par la semence.

2. Par ailleurs, comme nous l’avons montré précédemment [q. 76, art. 3], il n’y a qu’une seule et même âme substantielle en chaque homme : intellectuelle, sensitive et nutritive. Or, l’âme sensitive est engendrée chez l’homme par la semence, comme chez les autres animaux : c’est pourquoi le Philosophe [La Génération des Animaux, L. 2, ch. 3] dit : « L’homme et l’animal ne se forment pas simultanément, mais l’animal, possédant l’âme sensitive, se forme d’abord ». L’âme intellectuelle est donc formée elle aussi par la semence.

3. En outre, c’est l’opération d’un seul et même agent qui se termine à la forme et à la matière, autrement on ne parviendrait pas à un être absolument un à partir de la matière et de la forme. Or, l’âme intellectuelle est la forme du corps humain, qui est formée par la puissance de la semence. Donc, l’âme intellectuelle est elle aussi causée par la semence.

4. De plus, l’homme engendre ce qui lui est semblable selon l’espèce. Or, l’espèce humaine est constituée par l’âme rationnelle. L’âme rationnelle est donc transmise par la génération.

5. Aussi, il ne convient pas de dire que Dieu coopère avec les pécheurs. Mais si les âmes rationnelles étaient créées par Dieu, Dieu coopérerait parfois avec les adultères car il arrive parfois que des enfants soient engendrés par leur union interdite. Les âmes rationnelles ne sont donc pas créées par Dieu.

Cependant : l’Église [Dogmatique ecclésiastique, ch. 14] enseigne : « Les âmes rationnelles ne proviennent pas de la semence procédant de l’union charnelle ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire qu’il est impossible que la puissance active qui est dans la matière puisse étendre son opération à la production d’un effet immatériel. Or, il est manifeste que le principe intellectuel qui est dans l’homme est un principe qui transcende la matière puisqu’il est la cause d’opérations auxquelles le corps ne coopère pas. Et c’est pourquoi il est impossible que la puissance qui est dans la semence soit la cause efficiente du principe intellectuel.

De même encore la puissance qui est dans la semence agit en vertu de l’âme de celui qui engendre en tant que cette âme est l’acte d’un corps qui se sert du corps lui-même pour poser son opération. Or l’intelligence ne communique pas avec le corps pour son opération propre. Il en résulte que la puissance du principe intellectuel, en tant que tel, ne peut provenir de la semence. C’est ce qui fait dire au Philosophe [De la Génération des Animaux, L. 2, ch. 3] : « Il reste que l’intelligence vient seulement d’ailleurs (que de la semence) ».

De même encore, puisque l’âme intellectuelle pose son opération propre sans le corps, elle est une réalité subsistante, comme nous l’avons établi plus haut [q. 75, art. 2], et on doit donc lui attribuer l’être et le devenir. Et puisqu’elle est une substance immatérielle, elle ne peut être causée par la génération, mais seulement par la création de Dieu. En conséquence, soutenir que l’âme intellectuelle est causée par celui qui engendre revient à affirmer qu’elle n’est pas subsistante et par conséquent qu’elle se corrompt avec le corps. Et c’est pourquoi cette affirmation, à savoir celle qui consiste à dire que l’âme intellectuelle est transmise avec la semence, constitue une hérésie.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que dans ce passage on procède par synecdoque, c’est-à-dire qu’on prend la partie pour le tout, ce qui signifie qu’on prend l’âme pour la totalité de l’homme.

2. Il faut dire en deuxième lieu que certains penseurs ont soutenu que les opérations vitales qu’on observe dans l’embryon ne viennent pas de son âme à lui, mais de l’âme de sa mère, ou d’une puissance formatrice qui est dans la semence. Mais ces deux hypothèses sont fausses : en effet, les opérations vitales, comme la sensation, la nutrition et la croissance, ne peuvent procéder d’un principe extérieur. C’est pourquoi il faut dire que l’âme nutritive préexiste l’embryon dès le début, à laquelle s’ajouterait par la suite l’âme sensitive et enfin une âme intellectuelle, de sorte que l’on retrouverait dans l’homme trois âmes dont l’une serait en puissance par rapport à l’autre. Mais nous avons précédemment [q. 76, art. 3] réfuté cette position.

C’est pourquoi d’autres affirment que c’est la même âme qui était au début végétative seulement et qui par la suite, par l’action de la puissance qui est dans la semence, a été conduite à devenir aussi sensitive et même à devenir enfin intellectuelle, non plus par la puissance active de la semence, mais par la puissance d’un agent supérieur, c’est-à-dire de Dieu qui l’éclaire du dehors. Et c’est pour cette raison que le Philosophe [De la Génération des Animaux, L. 2, ch. 3] dit que l’intelligence vient du dehors. Mais cette position est inadmissible.

Premièrement, pour cette raison qu’aucune forme substantielle n’est susceptible de plus ou de moins : au contraire, l’ajout d’une plus grande perfection entraîne une nouvelle espèce, tout comme l’ajout d’une unité entraîne une nouvelle espèce de nombre. Or, il n’est pas possible qu’une seule et même forme, numériquement parlant, appartienne à différentes espèces. Deuxièmement, pour cette raison que la génération de l’animal se réduirait à un mouvement continu, procédant graduellement de l’imparfait au parfait comme c’est le cas dans un mouvement d’altération. Troisièmement, parce qu’il s’ensuivrait que la génération de l’homme ou de l’animal ne serait pas une génération prise absolument car son sujet serait un être déjà en acte. En effet, si dès le début l’âme végétative est présente dans la matière du fœtus et qu’elle est graduellement conduite par la suite jusqu’à la perfection de l’homme, il y aura toujours l’addition d’une perfection suivante sans la corruption de la perfection précédente, ce qui répugne à la notion de la génération prise absolument. Quatrièmement, parce que ce qui est causé par l’opération de Dieu est ou bien quelque chose de subsistant et alors il faut que ce soit essentiellement quelque chose d’autre que la forme préexistante, laquelle n’était pas subsistante, et ainsi on en revient à la position de ceux qui affirmaient l’existence de plusieurs âmes dans le corps ; ou bien ce qui est causé par Dieu n’est pas quelque chose de subsistant mais plutôt une perfection supplémentaire de l’âme préexistante et alors il s’ensuit nécessairement que l’âme intellectuelle se corrompt avec le corps, ce qui est impossible.

Mais il existe une autre opinion et c’est celle de ceux qui, comme Averroès [De l’Âme, L. 3, comment. 5], soutiennent qu’il n’existe qu’une seule intelligence pour tous les hommes, position que nous avons réfutée plus haut [q. 76, art. 2].

C’est pourquoi nous devons donc en venir à dire que puisque la génération d’une forme vivante entraîne toujours la corruption d’un autre qui la précédait, il est nécessaire que l’avènement d’une forme plus parfaite soit suivie de la destruction de la forme qui la précédait, aussi bien chez l’homme que chez les autres animaux : cependant, cela se réalise de telle manière que la forme qui suit conserve tout de ce que possédait la forme précédente, mais avec quelque chose de plus. Ainsi, c’est par plusieurs générations et corruptions successives qu’on en arrive, aussi bien chez l’homme que chez les autres animaux, à la forme substantielle définitive. Et cela apparaît manifestement chez les animaux engendrés par putréfaction. Il faut donc conclure que l’âme intellectuelle est créée par Dieu au terme de la génération de l’homme et que cette âme, suite à la corruption des formes préexistantes, est simultanément sensitive et nutritive.

3. Il faut dire en troisième lieu que cet argument n’est pas valable pour des agents différents qui ne sont pas ordonnés les uns aux autres. Mais s’il s’agit de nombreux agents ordonnés les uns aux autres, rien n’empêche que la puissance de l’agent supérieur parvienne à la forme ultime, alors que les puissances des agents inférieurs ne parviendraient qu’à une certaine disposition de la matière : c’est ainsi par exemple que pour la génération de l’animal, la puissance de la semence dispose la matière alors que la puissance de l’âme donne la forme. Il résulte manifestement de ce que nous avons dit [q. 105, art. 5 ; 110, art. 1] que toute la nature corporelle opère en tant qu’instrument de la puissance spirituelle, et principalement de la puissance de Dieu. C’est pourquoi rien n’empêche que la formation du corps procède d’une puissance corporelle alors que l’âme ne vienne que de Dieu.

4. Il faut dire en quatrième lieu que l’homme engendre ce qui lui est semblable en tant que la matière, par la puissance de sa semence, est disposée à recevoir telle forme.

5. Il faut dire enfin que dans l’acte des adultères, ce qui relève de la nature est bon et Dieu coopère à cela. Mais ce qui relève des désordres de la volupté est mauvais et Dieu ne coopère pas à cela.