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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — La créature corporelle est-elle gouvernée par les anges ?

Objections :

1. Ce qui possède une manière déterminée d’agir n’a pas besoin d’être gouverné par une autorité. Nous-mêmes avons besoin d’être gouvernés pour ne pas agir autrement que nous le devons. Mais les êtres corporels ont des manières d’agir déterminées par la nature même qu’ils ont reçue de Dieu. Ils n’ont donc pas besoin d’être gouvernés par les anges.

2. Les êtres inférieurs sont gouvernés par les êtres supérieurs. Parmi les corps, certains sont considérés comme inférieurs, d’autres comme supérieurs. Ceux-ci régissent donc les autres, qui n’ont pas besoin d’être gouvernés par les anges.

3. On distingue les divers ordres d’anges selon leurs diverses missions. Si les créatures corporelles étaient gouvernées par les anges, il y aurait autant de missions angéliques que d’espèces de choses corporelles, et donc autant d’ordres d’anges, ce qui est contraire à ce qu’on a dit plus haut. Donc la créature corporelle n’est pas gouvernée par les anges.

En sens contraire :

Saint Augustin assure que " tous les corps sont régis par un esprit vivant doué de raison ", et Saint Grégoire que " en ce monde visible rien ne peut être dirigé que par une créature invisible ".

Réponse :

Dans les êtres humains comme dans ceux de la nature, nous constatons communément que le pouvoir particulier est gouverné et conduit par un pouvoir plus universel, comme par exemple le pouvoir du bailli dépend de celui du roi.

À propos des anges nous avons vu que les anges supérieurs qui dominent les anges inférieurs possèdent une science plus étendue. Il est clair que la puissance de tout être corporel est plus limitée que celle d’une substance spirituelle, puisque toute forme corporelle est individualisée par la matière et déterminée par les conditions de temps et de lieu ; les formes immatérielles au contraire sont libérées de toute matière, et intelligibles. C’est pourquoi, de même que les anges inférieurs, dont la forme est moins universelle, sont régis par les anges supérieurs, ainsi tous les êtres corporels sont régis par les anges. Ce n’est pas là seulement une affirmation des Pères : c’est la pensée de tous les philosophes qui admettent des substances incorporelles.

Solutions :

1. Les choses corporelles ont des activités déterminées, mais elles les exercent seulement en tant qu’elles reçoivent une motion, car c’est le propre de l’être corporel d’agir seulement quand il subit une motion. Aussi faut-il que cette créature corporelle soit mue par une créature spirituelle.

2. Ce raisonnement s’appuie sur l’opinion d’Aristote, qui affirmait que les corps célestes sont mus par des substances spirituelles ; et il a tenté de fixer leur nombre selon le nombre des mouvements qui se manifestent dans les astres. Il ne pensait pas que des substances spirituelles exercent une influence immédiate sur des corps inférieurs, sauf peut-être les âmes humaines agissant sur leur corps. Et cela parce qu’il n’estimait pas qu’il puisse y avoir dans les corps inférieurs d’autres activités que leurs activités naturelles, pour lesquelles suffisait le mouvement transmis par les corps célestes. Mais nous croyons que beaucoup de choses s’accomplissent dans les corps inférieurs en dehors de leurs activités naturelles, qui ne peuvent s’expliquer suffisamment par l’action des corps célestes ; nous estimons donc nécessaire de tenir que les anges ont une influence immédiate non seulement sur les corps célestes, mais même sur les corps inférieurs.

3. Au sujet des substances immatérielles, les philosophes ont adopté des positions différentes. Platon affirma que les substances immatérielles étaient les idées et les espèces des corps sensibles les unes étant plus universelles que d’autres ; il déclara donc que les substances immatérielles exercent une influence immédiate sur tous les corps sensibles, et qu’elles agissent diversement selon la diversité des corps. - Aristote affirma que les substances immatérielles ne sont pas les images des corps sensibles, mais quelque chose de plus élevé et de plus universel ; c’est pourquoi il ne leur attribua pas une influence immédiate sur chaque corps, mais seulement sur les agents universels que sont les corps célestes. - Avicenne prit une position intermédiaire. Comme Platon, il estimait que quelques substances spirituelles influençaient immédiatement une sphère d’activités et de passivités matérielles, dont les formes dérivent des substances immatérielles ; Avicenne aussi affirmait cela. Mais il diffère de Platon en ce qu’il affirmait qu’une seule substance immatérielle qu’il appela intellect agent, dominait tous les corps inférieurs.

Les Pères admirent comme les platoniciens que plusieurs substances spirituelles étaient préposées aux choses corporelles. Saint Augustin dit en effet : " Chaque chose visible en ce monde est confiée à un pouvoir angélique. " Et le Damascène écrit : " Le diable faisait partie de ces puissances angéliques qui dirigeaient l’ordre terrestre. " Origène, commentant le passage (Nb 22, 23) : " Quand l’âne eut vu l’ange ", déclare que " le monde a besoin d’anges qui gouvernent les bêtes, et soient préposés à la naissance des animaux et 4 la croissance des boutures et des plantes et des autres choses. " Mais il ne faut pas soutenir cela parce que, d’après sa nature, un ange se trouverait plus apte à gouverner les animaux que les plantes ; car tout ange, même le moindre, possède une puissance plus élevée et plus universelle que n’importe quel genre de corps. Non, cette diversité vient de l’économie de la sagesse divine, qui prépose des dirigeants différents aux choses diverses. Il n’en résulte pas qu’il y ait plus de neuf ordres d’anges ; car, on l’a dit plus haut, les ordres se divisent selon les missions générales. C’est pourquoi, selon Saint Grégoire " à l’ordre des Puissances appartiennent tous les anges qui possèdent en propre le pouvoir sur les démons ; de même, à l’ordre des Vertus appartiennent tous les anges qui exercent un pouvoir sur les choses purement corporelles. C’est par leur ministère que s’accomplissent même parfois des miracles. "