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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Y a-t-il autant de principes d’intellection qu’il y a de corps ?

Objections :

1. Il semble au contraire qu’il n’y ait qu’une seule intelligence pour tous les hommes. Il n’y a pas plus d’une substance immatérielle par espèce. L’âme humaine est une substance immatérielle, puisqu’elle n’est pas composée de matière et de forme. Il ne peut donc y en avoir plusieurs dans une même espèce, et tous les hommes appartiennent à une seule. Il ne peut donc y avoir pour eux tous qu’une seule intelligence.

2. A supprimer la cause, on supprime l’effet. Si le nombre des âmes dépendait du nombre des corps, il ne resterait pas, ceux-ci détruits, une multitude d’âmes, mais un seul être. Ce qui est hérétique, parce que cela supprimerait les récompenses et les châtiments.

3. Si mon intelligence est distincte de la vôtre, ce sont donc deux intelligences individuelles. Les individus sont en effet des êtres qui se distinguent numériquement à l’intérieur d’une même espèce. Or ce qui est reçu dans un sujet, l’est selon le mode de l’être qui reçoit. Les espèces intelligibles des choses seront donc reçues en nos deux intelligences sous un mode individuel. Mais c’est contre la nature de l’intelligence, qui connaît l’universel.

4. Ce qui est intellectuellement perçu se trouve dans une intelligence en acte. Si mon intelligence se distingue de la vôtre, il faut donc que l’objet de pensée soit différent en chacune de nos intelligences. Il sera de la sorte compté comme une chose individuelle, et intelligible seulement en puissance. Il faudra encore abstraire de l’un et de l’autre un concept universel, car lorsqu’on a affaire à une pluralité quelconque, on peut abstraire un aspect intelligible commun. Mais c’est contre la nature de l’intelligence, qui, en cette hypothèse, ne se distinguerait plus de l’imagination. Il faut donc admettre qu’il n’y a qu’une intelligence pour tous les hommes.

5. Lorsque l’élève reçoit la science de son maître, on ne peut pas dire que la science du maître soit la cause génératrice de la science de l’élève, ou alors la science serait une forme active, à la manière de la chaleur, ce qui est évidemment faux. La science qui est transmise à l’élève semble donc une même science numériquement que celle du maire. Ce qui exige une seule intelligence pour tous deux. Le maître et l’élève ont donc une même intelligence, et, en conséquence, tous les hommes.

6. Saint Augustin écrit : " Si j’affirmais seulement qu’il y a plusieurs âmes humaines, je me moquerais de moi-même. " Mais l’unité de l’âme apparaît surtout clairement dans l’intelligence. Il n’y a donc qu’une seule intelligence pour tous les hommes.

En sens contraire :

il y a le même rapport, selon Aristote, entre les causes universelles et leur effet universel, et entre les causes particulières et leur effet particulier. Or il est impossible qu’une âme, unique dans son espèce, appartienne à des êtres vivants d’espèces différentes. Il est donc impossible qu’une âme intellectuelle, unique numériquement, appartienne à divers êtres particuliers.

Réponse :

Que l’intelligence soit unique pour tous les hommes, c’est absolument impossible. Et cela est évident, d’abord dans la position platonicienne, où l’on admet que l’homme, c’est l’intelligence. Si Socrate et Platon ne sont qu’un seul intellect, ils forment un seul homme, et ne se distinguent l’un de l’autre que par les éléments surajoutés à leur essence. Il n’y aurait pas plus de différence entre Socrate et Platon qu’entre l’homme vêtu d’une tunique, et le même homme vêtu d’une pèlerine, ce qui est parfaitement absurde.

C’est encore évident avec la position aristotélicienne, où l’intelligence est une partie, une faculté de l’âme qui est la forme du corps. Il est impossible qu’il n’y ait qu’une forme pour plusieurs réalités numériquement distinctes ; tout autant qu’il est impossible qu’elles aient un seul être. Car le principe de l’être, c’est la forme.

Même conclusion, quel que soit le mode d’union qu’on imagine entre l’intelligence et tel ou tel individu. Supposons une cause principale unique et deux causes instrumentales. Il n’y aura qu’un seul être actif, absolument parlant, mais il y aura deux actions ; par exemple, si un homme touche plusieurs objets avec les deux mains, il n’y aura qu’un seul être qui touche, mais deux attouchements. Inversement, s’il n’y a qu’un seul instrument et plusieurs causes principales, on aura plusieurs êtres actifs, mais une seule action. Par exemple, si plusieurs hommes tirent un bateau avec un seul câble, il y aura plusieurs êtres qui tirent, et une seule action de tirer. Si enfin la cause principale et l’instrument sont uniques, il y aura un seul être actif et une seule action. Ainsi lorsque le forgeron frappe avec son marteau, un seul frappe, et d’un seul coup. - Quel que soit le mode d’union de l’intelligence à tel ou tel homme, il est évident que celle-ci a une supériorité sur les autres facultés, car les puissances sensibles lui obéissent et sont à son service. Supposons qu’il y ait pour deux hommes plusieurs intelligences et un seul sens, par exemple que deux hommes n’aient qu’un seul œil, il y aurait plusieurs voyants et une seule vision. Mais, au contraire, s’il n’y a qu’une intelligence, on pourra multiplier autant qu’on voudra le nombre des instruments à son service, Socrate et Platon ne formeront qu’un seul être intelligent.

Ajoutez que l’acte même de penser, qui est l’action de l’intelligence, ne s’accomplit pas à l’aide d’un autre instrument que l’intelligence elle-même. D’où une nouvelle conséquence : il n’y aura qu’un seul être qui agit et une seule action. C’est-à-dire que tous les hommes ne formeraient qu’un seul être intelligent, et il n’y aurait qu’un seul acte intellectuel, je veux dire : envers un même objet de pensée.

Mon acte intellectuel pourrait se distinguer du vôtre en raison de la distinction de nos images, car l’image de la pierre en moi n’est pas la même que son image en vous. Mais il faudrait pour cela que l’image, pour autant qu’elle est propre à chacun de nous, fût la forme de l’intellect possible. Car le même être, agissant selon diverses formes, produit des actions diverses ; de manière analogue, des formes diverses dans la réalité produisent dans un même œil plusieurs sensations visuelles. Or, la forme de l’intellect possible, ce n’est pas l’image, mais l’espèce intelligible abstraite des images. Une seule intelligence n’abstrait de diverses images de même espèce qu’une seule espèce intelligible. Aussi peut-il se trouver plusieurs images de la pierre dans une même conscience humaine, et cependant on n’en abstraira qu’une seule espèce intelligible de la pierre. Par elle, l’intelligence d’un seul homme comprend en un seul acte la nature de la pierre, malgré la multiplicité des images. Donc, en admettant qu’il n’y ait qu’une seule intelligence pour tous les hommes, la diversité des images en plusieurs individus ne pourrait causer la diversité des actes intellectuels en chacun d’eux, comme l’imagine le Commentateur, au livre III du traité De l’âme. - Il est donc absolument impossible et inacceptable de n’admettre qu’une seule intelligence pour tous les hommes.

Solutions :

1. L’âme intellectuelle, tout comme l’ange, ne vient pas de la matière ; elle est néanmoins la forme d’une certaine matière, ce qui ne convient pas à l’ange. Ce sont donc les divisions de la matière qui fondent la multiplicité des âmes dans une même espèce ; mais il est absolument impossible qu’il y ait, dans une même espèce, plusieurs anges.

2. L’unité d’une chose est fonction de son mode d’être ; il faut donc juger d’après son être de son aptitude à être multipliée. Or, l’âme intellectuelle, considérée dans son être, est unie au corps en tant que forme ; et néanmoins elle continue d’exister, une fois le corps détruit. De même, la multiplicité des âmes est relative à celle des corps, et néanmoins lorsque les corps sont détruits, les âmes restent une multitude d’êtres.

3. Que l’être intelligent ou son espèce intelligible soient individués, cela n’exclut pas la connaissance de l’universel ; ou alors, les intelligences pures, qui sont des réalités subsistantes et donc individuelles ne pourraient pas connaître l’universel. Cet empêchement ne peut venir que de la matérialité du sujet connaissant ou de l’espèce qui est son moyen de connaître. L’action, en effet, correspond au mode de la forme de l’être agissant : l’action de chauffer, à la chaleur ; et la connaissance, à l’espèce par laquelle on connaît. - Or, une essence universelle se trouve divisée en une multiplicité d’êtres par les principes d’individuation qui viennent de la matière. Donc, si la forme, qui est le moyen de connaître, est matérielle, non abstraite des conditions de la matière, elle représentera l’essence du genre ou de l’espèce, mais seulement en tant que cette essence est diversifiée par les principes d’individuation ; et par suite l’essence ne sera pas connue dans son universalité. Mais si l’espèce est abstraite des conditions de la matière individuelle, ce sera une ressemblance de l’essence, abstraction faite de ce qui fonde la multiplicité. C’est de cette façon qu’on connaît l’universel. Il importe peu ici de savoir s’il y a ou non plusieurs intelligences ; car, même s’il n’y en avait qu’une, il faudrait que cette intelligence et son espèce intelligible fussent quelque chose d’individuel.

4. Qu’il y ait une ou plusieurs intelligences, l’objet de la pensée est un. Cet objet n’est pas lui-même dans l’intelligence mais seulement sa ressemblance. " Ce n’est pas la pierre qui est dans l’âme, mais la représentation de la pierre. " Et cependant l’objet de la pensée, c’est la pierre et non pas la " représentation " de la pierre, à moins que l’intelligence ne fasse réflexion sur elle-même. Autrement il n’y aurait pas de sciences des réalités, mais seulement de nos représentations. Or, il arrive que divers sujets connaissants s’assimilent à une même réalité au moyen de formes diverses. Et, par le fait que la connaissance se fait par assimilation du sujet connaissant à la réalité connue, le même objet peut être connu par plusieurs individus. Ainsi, dans la sensation, plusieurs voient la même couleur à travers des " espèces " diverses. De même, plusieurs intelligences peuvent comprendre une même réalité. La différence entre sens et intelligence, dans la doctrine d’Aristote, consiste en ce que la réalité est perçue par le sens selon le mode qu’elle possède en dehors de l’âme, c’est-à-dire dans son existence concrète ; mais que l’essence de la réalité, qui est saisie par l’intelligence, est sans aucun doute en dehors de l’âme, mais n’existe pas sous le mode selon lequel elle est saisie. En effet, l’essence universelle est connue abstraction faite des principes d’individuation. Or elle n’existe pas, de cette manière, en dehors de l’esprit. - Dans la théorie de Platon, la réalité intelligible est telle en dehors de l’esprit qu’au-dedans, car il admettait que les essences des choses avaient une existence à part de la matière.

5. La science de l’élève n’est pas la même que celle du maître. On expliquera plus loin comment l’une est cause de l’autre.

6. Saint Augustin veut dire que la pluralité des âmes n’empêche pas qu’elles appartiennent à une même espèce.