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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Y a-t-il dans l’homme d’autres âmes que l’âme intellectuelle ?

Objections :

1. Il semble qu’il y ait dans l’homme d’autres âmes que l’âme intellectuelle, à savoir l’âme sensitive et l’âme végétative. Car une même substance ne peut être à la fois corruptible et incorruptible ; or l’âme intellectuelle ne peut se corrompre, tandis que les autres âmes le peuvent, comme on l’a dit plus haut. Il ne peut donc y avoir dans l’homme une seule essence pour ces trois âmes.

2. Même si l’âme sensitive est incorruptible, on peut objecter ceci : selon Aristote, " ce qui est corruptible n’est pas du même genre que ce qui est incorruptible ". Or l’âme sensitive du cheval, du lion et des autres animaux est périssable. Si elle ne l’est pas dans l’homme, elle n’appartiendra pas au même genre en lui que dans la bête. L’animal se définissant par son âme sensitive, l’animalité ne formera pas un genre commun à l’homme et aux bêtes. Ce qui est inadmissible.

3. Selon Aristote, l’embryon est animal avant d’être homme. Ce serait impossible si l’âme sensitive avait une même essence avec l’âme intellectuelle. Car il est animal par l’âme sensitive, et homme par l’âme intellectuelle. il n’y a donc pas dans l’homme une même essence pour les deux âmes.

4. Selon Aristote encore, le genre se détermine d’après la matière, et la différence spécifique d’après la forme. " Raisonnable ", qui est dans l’homme cette différence, est relatif à l’âme intellectuelle. Quant au genre " animal ", il lui convient parce qu’il possède un corps doué d’une âme sensitive. L’âme intellectuelle est avec ce dernier dans le rapport de forme à matière ; elle n’est donc pas identique par essence à l’âme sensitive, mais elle la suppose comme sujet matériel.

En sens contraire :

on lit dans le livre des Dogmes de l’église : " Nous ne disons pas, comme Jacques et d’autres auteurs syriens, qu’il y a deux âmes en un seul homme, l’une animale qui vivifie le corps et se trouve mêlée au sang, l’autre spirituelle qui est au service de la raison ; mais nous disons qu’il y a dans l’homme une seule et même âme., qui vivifie le corps par sa présence, et se règle elle-même par la raison. "

Réponse :

Platon admettait l’existence de plusieurs âmes en un seul corps. Il les distinguait d’après les organes, et leur attribuait les diverses fonctions vitales : faculté nutritive dans le foie, affective dans le cœur, connaissante dans le cerveau.

Aristote rejette cette opinion en ce qui concerne les parties de l’âme qui usent d’organes corporels pour leur opération. La preuve en est que les animaux qui peuvent vivre après avoir été coupés en morceaux, présentent dans chacun des tronçons les diverses opérations de l’âme, tels le sens et l’affectivité. Ce serait impossible si les différents principes d’opérations, qui seraient d’essence diverse, étaient distribués en diverses régions du corps.

Quant à l’âme intellectuelle, Aristote ne détermine pas d’une façon certaine, semble-t-il, si elle est distincte des autres parties de l’âme par sa seule nature, ou aussi par sa localisation.

La théorie de Platon peut être soutenue si l’on admet que l’âme est unie au corps, non comme une forme, mais comme une cause motrice, ainsi qu’il l’admet lui-même. Il n’y a pas de contradiction à ce qu’un seul mobile soit mis en mouvement par plusieurs moteurs, surtout si la motion s’exerce sur différentes parties du mobile. Mais si nous admettons que l’âme est unie au corps comme une forme, il est absolument impossible qu’il y ait dans un même corps plusieurs âmes d’essence différente.

La première raison en est que l’animal ne serait pas parfaitement un s’il avait plusieurs âmes. Cette parfaite unité procède de la forme qui donne à une réalité son existence. C’est le même principe qui donne à une chose l’être et l’unité. Mais ce qui est désigné par plusieurs formes n’est pas parfaitement un, par exemple un homme blanc. Si donc l’homme était vivant en raison d’une première forme qui serait l’âme végétative ; s’il était animal par une seconde forme, l’âme sensi-. tive ; et enfin s’il était homme par une troisième, l’âme rationnelle, il s’ensuivrait que l’homme ne possède pas une parfaite unité. Aristote présente une argumentation analogue, contre Platon : s’il y avait une idée de l’animal, et une autre idée du bipède, on n’aurait pas un animal bipède d’une unité rigoureuse. Pour le même motif, au livre I du traité De l’Âme s’opposant aux philosophes qui admettent plusieurs âmes pour le corps, il demande quel est le principe qui les enveloppera toutes, c’est-à-dire qui en fera un seul être. On ne peut répondre que c’est l’unité du corps, car c’est l’âme qui contient le corps et lui donne son unité, bien plutôt que le contraire.

Une seconde raison qui rend cette position intenable est prise du mode d’attribution. Il peut y avoir une attribution accidentelle entre des prédicats empruntés à diverses formes, pourvu qu’elles ne soient pas ordonnées par essence l’une à l’autre, par exemple : le blanc est doux. Mais si elles ont cet ordre entre elles, il y aura attribution par essence per se du second mode, où le sujet entre dans la définition du prédicat. Ainsi l’étendue est antérieure à la couleur ; donc, lorsqu’on dira qu’un corps étendu est coloré, ce sera le second mode d’attribution per se. Supposons que l’on attribue à un être le prédicat " animal " en raison d’une certaine forme, et en raison d’une autre forme le prédicat " homme " ; on trouve alors l’alternative suivante : ou bien ces deux formes ne sont pas ordonnées l’une à l’autre par essence, et l’on n’a qu’une attribution accidentelle ; ou bien l’une des deux âmes est antérieure à l’autre, et l’on a une attribution per se du second mode. Or, les deux hypothèses sont évidemment fausses : " animal " est attribué à l’homme en vertu de son essence et non d’une manière accidentelle ; d’autre part " homme " n’entre pas dans la définition de l’animal, mais c’est le contraire. C’est donc par une seule et même forme qu’un être est animal et qu’il est homme. Autrement, l’homme ne posséderait pas vraiment tout ce qui constitue l’animal, - raison pour laquelle il y a attribution nécessaire d’" animal " à " homme ".

Troisième preuve : lorsqu’une activité de l’âme est très intense, elle empêche les autres de s’exercer. Cela n’arriverait pas, si le principe de ces activités n’était pas essentiellement un.

L’âme, sensitive, intellectuelle et végétative, ne forme donc dans l’homme qu’une seule et même âme. On comprendra aisément comment cela peut se faire en considérant les différentes espèces ou formes des êtres de la nature.

Elles se distinguent les unes des autres par des degrés de perfection croissante ; les êtres animés sont plus parfaits que les êtres inanimés, les animaux plus que les plantes, les hommes plus que les animaux. Et il y a encore des degrés à l’intérieur de chacun de ces genres. Voilà pourquoi Aristote, au livre VIII des Métaphysiques, compare les espèces dans les êtres aux nombres qui changent d’espèce selon qu’on ajoute ou retranche une unité ; au livre II du traité De l’âme, il compare les différentes âmes aux figures géométriques dont l’une contient l’autre comme le pentagone contient le carré et possède un plus grand nombre de côtés. L’âme intellectuelle contient donc en sa perfection toute la réalité de l’âme sensitive des animaux, et de l’âme végétative des plantes. Une surface à cinq côtés n’a pas deux figures, celle d’un pentagone et celle d’un carré ; car la figure à quatre côtés serait inutile puisqu’elle est contenue virtuellement dans celle qui en a cinq. Semblablement, Socrate n’est pas homme par une âme, et animal par une autre, mais par une seule et même âme.

Solutions :

1. Si l’âme sensitive est incorruptible, ce n’est pas en tant que sensitive. C’est en tant qu’intellectuelle que l’incorruptibilité lui est due. Quand l’âme n’est que sensitive, elle peut être détruite, mais lorsqu’en plus elle est intellectuelle, elle est incorruptible. Le principe sensitif ne donne pas l’incorruptibilité, mais ne peut pas non plus la faire perdre à ce qui est en outre principe d’intellection.

2. Ce ne sont pas les formes qui sont classées dans les genres et les espèces, mais les êtres composés. L’homme est corruptible, comme les autres animaux. On distingue le corruptible de l’incorruptible en raison de la différence des formes ; cela ne fait pas que l’homme diffère en genre des autres animaux.

3. L’embryon n’a d’abord qu’une âme sensitive. Celle-ci disparaît, et une âme plus parfaite lui succède, qui est à la fois sensitive et intellectuelle. On le dira avec plus de détails par la suite.

4. Il ne faut pas concevoir que les êtres de la nature sont distincts de la même manière que les abstractions logiques qui tiennent à notre façon de comprendre. Car la raison peut comprendre une seule et même réalité à l’aide de divers concepts. On a dit que l’âme intellectuelle contenait virtuellement toute la réalité de l’âme sensitive, et quelque chose de plus. La raison peut donc considérer à part ce qui appartient à l’âme sensitive comme un élément matériel et imparfait. Elle constate que cet élément est commun à l’homme et aux animaux, et elle en forme le concept du genre. Quant au degré de perfection par lequel l’âme intellectuelle est supérieure à l’âme sensitive, elle le considère comme l’élément formel qui achève l’être humain, et elle en forme la différence spécifique de l’homme.