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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 11 — Un homme peut-il en cette vie voir l’essence de Dieu ?

Objections :

1. Il semble bien, car Jacob dit (Gn 32, 31) : “ J’ai vu Dieu face à face. ” Or, voir Dieu face à face, c’est le voir par son essence, comme on le constate chez Saint Paul, qui dit (1 Co 13, 12) : “ Maintenant, nous voyons comme dans un miroir, en énigme ; alors nous verrons face à face. ”

2. Dieu dit au sujet de Moïse (Nb 12, 8) : “ Je lui parle bouche à bouche. Il voit Dieu à découvert et non en énigmes. ” Mais c’est là voir Dieu par son essence. Donc cette vision est possible, même en cette vie.

3. D’ailleurs, ce en quoi nous connaissons tout et par quoi nous jugeons de tout le reste doit nous être connu par soi-même. Or, même maintenant, nous connaissons tout en Dieu ; car Saint Augustin écrit : “ Si tous deux nous voyons que ce que tu dis est vrai, si tous les deux aussi nous voyons que ce que je dis est vrai, où donc, je te prie, le voyons-nous ? Non pas moi en toi ; ni toi en moi ; mais tous deux dans l’immuable vérité elle-même, qui est au-dessus de nos intelligences. ” Ailleurs, le même Saint Augustin dit : “ C’est d’après la vérité divine, que nous jugeons de toutes choses ”, et ailleurs encore, il affirme : “ Il appartient à la raison de juger des choses corporelles d’après les notions incorporelles et éternelles, notions qui, si elles n’étaient au-dessus de l’âme humaine, ne seraient pas immuables. ” Donc, en cette vie même nous voyons Dieu.

4. D’après Saint Augustin encore, nous voyons d’une vision intellectuelle tout ce qui est dans l’âme par son essence. Mais la vision intellectuelle atteint les réalités intelligibles non par des similitudes, mais par leurs essences, comme il le dit dans ce passage même. Donc, puisque Dieu est dans notre âme par son essence, par son essence également il est vu par nous.

En sens contraire :

Dieu dit (Ex 33, 20) : “ L’homme ne pourra pas me voir et vivre. ” Sur quoi la Glose écrit : “ Tant qu’on vit ici-bas de la vie mortelle, on peut voir Dieu par des images, mais non par la représentation même de sa nature. ”

Réponse :

Un homme purement homme ne peut voir Dieu par son essence, à moins de quitter cette

vie mortelle. La raison en est que le mode de connaître dépend du mode d’être du connaissant, on l’a dit. Or, notre âme, tant que nous vivons en cette vie, a l’être dans une matière corporelle ; et de ce fait, par nature, elle ne connaît que les choses dont la forme est unie à la matière, ou du moins qui peuvent être connues par l’intermédiaire de celles-là. Mais il est manifeste que par l’intermédiaire des choses matérielles l’essence divine ne peut être connue ; car on a montré plus haut que la connaissance de Dieu par le moyen d’une similitude créée quelconque n’est pas la vue de son essence. Il est donc impossible à l’âme humaine, tant qu’elle vit de la vie d’ici-bas, de voir l’essence divine. Le signe en est que plus notre âme s’abstrait des choses corporelles, plus elle devient capable de connaître les choses intelligibles, abstraites de la matière. De là vient que dans les songes et dans l’arrêt des impressions sensibles, on perçoit mieux les révélations divines et les présages de l’avenir. Donc, que l’âme soit élevée jusqu’à l’intelligible transcendant qu’est l’essence divine, cela ne peut être, tant qu’on est dans cette vie mortelle.

Solutions :

1. Selon Denys, on dit dans l’Écriture que quelqu’un a vu Dieu pour dire que se sont formées quelques figures perceptibles ou imaginaires, représentant le divin par quelque similitude. Donc, lorsque Jacob s’écrie : “ J’ai vu Dieu face à face ”, on doit le rapporter non à l’essence divine elle-même, mais à quelque figure qui représentait Dieu. Et cela appartient à un sommet de la prophétie, de voir Dieu qui parle, même dans une vision imaginative. Nous verrons cela plus tard quand nous parlerons des degrés de la prophétie. Ou encore Jacob disait cela pour désigner une contemplation intellectuelle éminente.

2. De même que Dieu opère surnaturellement des miracles dans le monde des corps, de même il a, surnaturellement et en dehors de l’ordinaire, élevé jusqu’à la vision de son essence l’esprit de certains hommes, vivant dans la chair, mais ne se servant pas alors des sens charnels. C’est ce que Saint Augustin dit de Moïse, le docteur des Juifs, et de Saint Paul, docteur des nations. Mais nous en traiterons plus complètement quand nous parlerons du ravissement.

3. On dit que nous voyons tout en Dieu, que nous jugeons de toutes choses d’après Dieu, en ce sens que c’est par participation à la lumière divine que nous connaissons toutes choses et que nous en jugeons. Car la lumière naturelle de la raison elle-même est une certaine participation de cette lumière. Ainsi nous disons voir et juger toutes les choses sensibles “ dans le soleil ”, c’est-à-dire à sa lumière. C’est pourquoi Saint Augustin a pu écrire : “ Les objets des sciences forment un spectacle qui ne peut être vu s’il n’est comme éclairé par son soleil ”, à savoir par Dieu. Donc, comme il n’est pas nécessaire pour voir sensiblement quelque chose qu’on voie la substance même du soleil, de même il n’est pas nécessaire non plus, pour voir quelque chose intellectuellement, qu’on voie l’essence de Dieu.

4. Cette vision intellectuelle concerne les choses qui sont dans l’âme par leur essence comme les intelligibles sont dans l’intellect. C’est ainsi que Dieu est dans l’âme des bienheureux, mais non dans la nôtre, où il ne se trouve que par présence, essence et puissance.