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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’essence de Dieu est-elle vue par l’intellect au moyen d’une espèce créée ?

Objections :

1. Il semble bien, car on lit dans la 1° épître de Jean (3, 2) : “ Nous savons qu’au temps de cette manifestation, nous lui serons semblables, et nous le verrons tel qu’il est. ”

2. Saint Augustin écrit : “ Quand nous connaissons Dieu, il se forme en nous une certaine ressemblance de Dieu. ”

3. L’intellect en acte est l’intelligible en acte, comme le sens en acte est le sensible en acte. Or, cela exige que le sens soit informé par une similitude de la chose qu’il sait, et l’intellect par une similitude de la chose qu’il connaît. Donc, si Dieu est vu en acte par un intellect créé, il faut que ce soit au moyen d’une certaine similitude.

En sens contraire :

Lorsque l’Apôtre dit (1 Co 13, 12) : “ Nous voyons maintenant comme dans un miroir, en énigme ”, Saint Augustin dit que les mots miroir, énigme, désignent n’importe quelles similitudes aptes à nous faire connaître Dieu. Mais voir Dieu par essence n’est pas une vision par énigme ou miroir ; ces deux modes, au contraire, sont placés en opposition. Ce n’est donc pas au moyen de similitudes qu’on voit l’essence divine.

Réponse :

Pour toute vision, aussi bien sensible qu’intelligible, deux conditions sont requises : la faculté de voir, et l’union de la chose vue avec cette faculté. Il n’y a en effet de vision en acte que par le fait que la chose vue est d’une certaine manière dans le sujet qui la voit. S’il s’agit de choses corporelles, il est évident que la chose vue ne peut pas être dans le sujet par son essence, mais seulement par sa représentation, ainsi la représentation de la pierre est dans l’œil et y cause la vision en acte ; dans l’œil il n’y a pas la substance de la pierre. Mais si une seule et même réalité était à la fois le principe de la faculté de voir et la chose vue, il s’ensuivrait que l’objet tiendrait de cette réalité et la faculté de la voir, et la forme par laquelle il la verrait.

Or, manifestement, Dieu est l’auteur de la faculté intellectuelle, et il peut être vu par notre intellect. Et puisque la faculté intellectuelle de la créature n’est pas l’essence divine elle-même, il reste qu’elle soit une similitude participée de celui qui est l’intellect premier. De là vient qu’on appelle la faculté intellectuelle créée une certaine lumière intelligible, comme émanant de la première lumière. Qu’on entende cela de la faculté naturelle, ou de quelque perfection de grâce ou de gloire surajoutée. Pour voir Dieu est donc requise, du côté de la faculté de voir, une certaine similitude de Dieu par laquelle l’intellect est capable de voir Dieu.

Mais du côté de la chose vue, qui doit nécessairement être unie en quelque manière au sujet qui voit, l’essence divine ne peut être vue par le moyen d’aucune similitude créée.

1. Parce que, selon Denys, par des similitudes appartenant à un ordre inférieur on ne peut nullement connaître les choses d’un ordre supérieur ; par exemple, par l’image d’un corps, on ne peut connaître l’essence d’une chose incorporelle. Donc, beaucoup moins encore, par une représentation créée, quelle qu’elle soit, pourra-t-on voir l’essence de Dieu.

2. Parce que l’essence de Dieu est son être même, ainsi qu’on l’a montré, ce qui n’appartient à aucune forme créée. Une forme créée ne peut donc pas être en celui qui voit une similitude représentative de l’essence même de Dieu.

3. Parce que l’essence divine est quelque chose d’illimité, contenant en soi suréminemment tout ce qui peut être signifié ou compris par un intellect créé. Et cela ne peut en aucune manière être représenté par une espèce créée ; car toute forme créée est circonscrite selon les limites d’une raison intelligible particulière, comme la sagesse, la puissance, l’être même ou quelque chose de semblable. Donc, dire que Dieu est vu au moyen d’une similitude, c’est dire que l’essence divine n’est pas vue, ce qui est erroné.

On doit donc dire que pour voir l’essence de Dieu une similitude de Dieu est requise pour la faculté de voir, et c’est la lumière de la gloire divine qui confère à l’intellect la faculté de voir Dieu, lumière dont il est dit dans le Psaume (36, 10) : “ Par ta lumière nous verrons la lumière. ” Mais par aucune similitude créée l’essence de Dieu ne peut être vue, de telle sorte que cette image représenterait la divine essence telle qu’elle est en elle-même.

Solutions :

1. Jean parle ici de la similitude qui consiste en la participation à la lumière de gloire.

2. Saint Augustin parle ici de la connaissance de Dieu en cette vie.

3. L’essence divine, c’est l’être même. Donc, comme les autres formes intelligibles, qui ne sont pas leur être, sont unies à l’intellect selon un certain être par lequel elles l’informent et le font passer à l’acte : ainsi l’essence divine étant intelligible en acte, s’unit à l’intellect créé, le faisant par là même intelligent.