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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Dieu peut-il mouvoir l’intelligence ?

Objections :

1. Il semble que Dieu ne meuve pas immédiatement l’intelligence créée, car l’acte d’intelligence a pour cause celui en qui il se trouve, il ne s’exerce pas sur une matière extérieure, dit Aristote.

Or l’action de celui qui est mû par un autre ne vient pas de celui en qui elle se trouve, mais de l’agent moteur. L’intelligence n’est donc pas mue par un autre.

2. Ce qui a en soi le principe suffisant de son mouvement n’est pas mû par un autre. Mais le mouvement de l’intelligence, c’est sa propre intellection, au sens où nous disons avec Aristote que l’intellection et la sensation sont des mouvements. Or la lumière intelligible, inhérente à l’intelligence, constitue un principe suffisant d’intellection. L’intelligence n’est donc pas mue par un autre qu’elle-même.

3. De même que le sens est mû par l’objet sensible, ainsi l’intelligence est mue par l’objet intelligible. Mais Dieu n’est pas intelligible pour nous ; car il dépasse notre intelligence. Il ne peut donc mouvoir notre intelligence.

En sens contraire :

celui qui enseigne meut l’intelligence du disciple. Mais Dieu " enseigne à l’homme la science " d’après le Psaume (94, 10). Donc Dieu meut l’intelligence de l’homme.

Réponse :

Dans les mouvements corporels, on appelle moteur celui qui donne la forme, laquelle est principe du mouvement. Ainsi peut-on dire que celui-là meut l’intelligence, qui cause la forme, principe de ce mouvement qu’est l’opération intellectuelle. Or, dans l’être intelligent, il y a un double principe de l’opération intellectuelle : l’un est la faculté intellectuelle elle-même et se trouve dans l’être intelligent, même s’il n’est qu’en puissance à agir ; l’autre est le principe de l’intellection en acte, à savoir la similitude de l’objet intelligible. On pourra donc dire qu’un être meut une intelligence, soit qu’il lui donne la faculté de connaître, soit qu’il imprime en elle la similitude de la chose connue.

Or, selon ces deux principes, Dieu meut l’intelligence créée. Il est en effet le premier être immatériel. Et parce que l’intellectualité est une conséquence de l’immatérialité, il est aussi le premier être intelligent. Aussi, comme le premier, dans un ordre quelconque, est cause de tous les dérivés qui appartiennent à cet ordre, il s’ensuit que de Dieu dérive toute vertu intellectuelle. Pareillement, puisque Dieu est le premier être, et que tous les êtres préexistent en lui comme en leur première cause, il faut bien qu’ils soient en lui d’une manière intelligible et selon son mode à lui.

De même en effet que toutes les raisons intelligibles des choses existent d’abord en Dieu, puis dérivent de lui dans les autres intelligences pour leur faire exercer l’intellection en acte, de même ces raisons intelligibles dérivent sur les créatures pour les faire subsister.

Ainsi donc Dieu meut l’intelligence en tant qu’il lui donne la vertu de connaître, qu’il s’agisse de la vertu naturelle ou d’une vertu surajoutée ; et en tant qu’il imprime dans l’intelligence des similitudes ou espèces intelligibles. De plus il soutient et conserve dans l’être et cette vertu et ces espèces.

Solutions :

1. L’opération intellectuelle relève de l’intelligence du sujet connaissant, mais comme d’une cause seconde. Elle relève de Dieu comme de sa cause première. C’est Dieu en effet qui donne à l’être intelligent son pouvoir d’intellection.

2. La lumière intellectuelle, en même temps que la similitude de l’objet, est un principe suffisant d’intellection, mais c’est un principe second dépendant du premier principe.

3. L’objet intelligible meut notre intelligence en imprimant en elle de quelque façon sa propre similitude grâce à laquelle l’intellection peut se produire. Mais les similitudes que Dieu imprime dans l’intelligence créée ne suffisent pas à le faire connaître dans son essence, ainsi que nous l’avons déjà montré. Dieu meut donc l’intelligence créée sans pour autant lui devenir intelligible, nous l’avons dit aussi.