Article 5 — Y a-t-il des noms attribués à Dieu et aux créatures, univoquement ou équivoquement ?
Objections :
1. Il semble que ce qui est dit de Dieu et des créatures leur soit attribué de façon univoque. Car tout nom équivoque se ramène à un nom univoque, comme la multitude se ramène à l’unité. Par exemple, si le mot chien est, équivoque, appliqué au chien qui aboie et au chien de mer, il faut bien qu’il soit dit de façon univoque pour certains animaux, c’est-à-dire pour tous ceux qui aboient ; sans cela, on devrait aller à la recherche du sens indéfiniment. Or il y a dans le monte des agents univoques, qui coïncident avec leurs effets à la fois quant au nom et quant à la définition, comme l’homme engendre l’homme D’autres agents sont équivoques, comme le soleil qui engendre la chaleur sans que lui-même soit chaud, si ce n’est de façon équivoque, à un autre niveau. Il semble donc que le premier agent, auquel tous les autres agents se ramènent, soit un agent univoque. Ainsi ce qu’on dit à la fois de Dieu et des créatures est dit d’une façon univoque
2. Entre les équivoques, il n’y a pas de ressemblance. Comme il y a quelque ressemblance de la créature à l’égard de Dieu, selon la Genèse (1, 26) : “ Faisons l’homme à notre image et ressemblance ”, il semble que quelque chose soit dit, en un sens univoque, de Dieu et des créatures
3. La mesure est homogène au mesuré, comme il est dit dans la Métaphysique d’Aristote, Or Dieu est la mesure première des êtres, comme l’affirme également le Philosophe. Donc Dieu est homogène aux créatures, et ainsi quelque chose est dit univoquement de Dieu et de la créature.
En sens contraire :
ce qu’on attribue à divers sujets sous un même nom, mais non selon la même raison intelligible, leur est attribué d’une manière équivoque. Or aucun nom ne convient à Dieu selon la même raison intelligible qu’il est dit de la créature ; car la sagesse, par exemple, est dans les créatures une qualité, et non pas en Dieu, et changer le genre c’est faire changer la raison intelligible, puisque le genre fait partie de la définition. Et il en est ainsi du reste. Donc, quoi que l’on dise en commun de Dieu et de la créature, cela est dit équivoquement.
2. Dieu est plus éloigné des créatures que des créatures quelconques ne le sont l’une de l’autre. Or, à cause de la distance entre certaines créatures, il arrive que rien ne puisse leur être attribué dans un sens univoque, comme c’est le cas de celles qui ne font pas partie du même genre. Donc, moins encore pourra-t-on attribuer quoi que ce soit à Dieu et aux créatures d’une manière univoque ; toutes ces attributions sont équivoques.
Réponse :
Rien ne peut être attribué univoquement à Dieu et aux créatures Car un effet qui n’égale pas la vertu de sa cause agente reçoit la similitude de l’agent, non pas selon la même raison formelle, mais de façon déficiente : de sorte que ce qui est dans les effets divisé et multiple se trouve dans la cause simple et un ; ainsi le soleil, par sa vertu, qui est une, produit sur la terre des formes d’existence variées et multiples. De la même manière, comme on l’a dit plus haut, les perfections de toutes choses qui se trouvent divisées et multiformes dans les créatures, préexistent en Dieu en étant unifiées. Ainsi donc, lorsqu’un nom de perfection est dit d’une créature, il signifie cette perfection comme distincte, et selon la raison formelle par quoi elle se distingue des autres. Par exemple, si nous donnons à un homme le nom de sage, nous signifions une perfection distincte de l’essence de l’homme, de sa puissance, de son être et de tous ses autres attributs. Au contraire, quand nous donnons ce même nom à Dieu, nous n’entendons pas signifier en lui quelque chose qui soit distinct de son essence, de sa puissance ou de son existence. Et ainsi lorsque le mot “ sage ” est donné à l’homme, il circonscrit en quelque sorte et contient la réalité signifiée, tandis que lorsqu’il est dit de Dieu, il laisse la réalité signifiée hors de toute limite et débordant la signification du nom. Il est donc évident que ce mot “ sage ” n’est pas dit de Dieu et de l’homme selon la même raison formelle. Et il en est ainsi de tous les autres. De sorte qu’aucun nom n’est attribué univoquement à Dieu et à la créature. Mais pas non plus tout à fait équivoquement comme certains l’ont dit. Dans ce cas, en effet, on ne pourrait, à partir des créatures, rien connaître de Dieu, rien en démontrer ; on ne pourrait jamais éviter le sophisme de l’équivocité, et cela irait contre le témoignage tant des philosophes qui démontrent au sujet de Dieu beaucoup de choses, que de l’Apôtre lui-même disant aux Romains (1, 20) : “ Les attributs invisibles de Dieu nous sont rendus manifestes au moyen de ses œuvres. ” Il faut donc dire que les noms en question sont attribués à Dieu et aux créatures selon l’analogie, c’est-à-dire selon une certaine proportion.
Et cela arrive dans les mots de deux façons. Ou bien plusieurs termes sont référés à un seul, comme “ sain” se dit du remède et de l’urine, parce que l’un et l’autre sont en relation avec la santé de l’animal, l’une comme cause et l’autre comme signe ; ou bien un terme est référé à l’autre, comme “ sain ” se dit du médicament et de l’animal, en tant que le médicament est cause de la santé qui, elle, appartiendra à l’animal.
C’est de cette dernière façon que certains termes sont attribués à Dieu et à la créature par analogie, ni tout à fait équivoquement ni univoquement. En effet, nous ne pouvons nommer Dieu que d’après les créatures, comme on l’a expliqué ‘. Ainsi, tout ce qui est dit et de Dieu et de la créature est dit pour cette raison qu’il y a une relation de la créature à Dieu comme à son principe et à sa cause, en qui préexistent excellemment toutes les perfections des choses. Et cette sorte de communauté du nom tient le milieu entre la pure équivocité et la pure univocité. Car dans les noms dits de plusieurs par analogie il n’y a ni unité de la raison formelle, comme dans le cas des noms univoques, ni diversité pure et simple des raisons formelles, comme dans le cas des noms équivoques ; mais le nom qui est ainsi pris en plusieurs sens signifie des rapports divers à quelque chose d’un, comme par exemple “ saine ” dit de l’urine signifie un signe de la santé ; dit du remède il signifie une cause de la même santé.
Solutions :
1. Bien que, dans le jeu logique des attributions, les noms équivoques se ramènent aux univoques, inversement, dans l’ordre des actions, il est nécessaire que l’agent non univoque précède l’agent univoque. Car c’est toujours un agent non univoque qui est la cause universelle de l’espèce prise dans sa totalité ; ainsi le soleil intervient comme cause dans la génération de tous les hommes. Un agent univoque n’est pas la cause efficiente et universelle de toute l’espèce sans quoi il serait cause de soi-même, puisqu’il fait partie de l’espèce : il est cause particulière à l’égard de l’individu qu’il fait participer à l’espèce. Donc la cause universelle de toute une espèce n’est pas un agent univoque. Or, la cause universelle a le pas sur la cause particulière. Mais cet agent universel, bien que n’étant pas univoque, n’est pas pour cela tout à fait équivoque car s’il l’était, il ne produirait pas un effet semblable à lui. On peut l’appeler “ agent analogue ”. Et c’est ainsi que dans les attributions logiques elles-mêmes, tous les termes univoques se ramènent à un terme premier qui n’est pas univoque, mais analogue et qui est l’étant.
2. La ressemblance entre la créature et Dieu est imparfaite ; car même selon le genre il n’y a pas identité entre eux, comme on l’a vu précédemment.
3. Dieu n’est pas une mesure proportionnée aux étants qu’il mesure. C’est donc à tort que l’objection conclut que Dieu et les créatures sont compris dans un même genre.
Quant à ce qu’on a avancé en sens contraire, cela prouve que les noms en question ne sont pas attribués à Dieu et aux créatures univoquement, mais non qu’ils le sont équivoquement.