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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Peut-on dire que les créatures ressemblent à Dieu ?

Objections :

1. Il semble que nulle créature ne puisse ressembler à Dieu, car il est dit au Psaume (86, 8) : “ Parmi les dieux, pas un n’est semblable à toi, Seigneur. ” Mais parmi les créatures celles qui sont appelées Dieu par participation sont les plus excellentes. Donc beaucoup moins encore les autres créatures peuvent-elles être dites semblables à Dieu.

2. Assimiler, c’est comparer. Or, toute comparaison, est impossible entre des choses qui appartiennent à des genres différents. Toute assimilation aussi, par conséquent : aussi bien, on ne dit pas que la blancheur est semblable à la douceur. Mais nulle créature n’est dans un même genre avec Dieu, puisque Dieu ne fait partie d’aucun genre, comme on l’a montré.

3. On dit semblables les choses qui se rencontrent dans une forme commune. Mais rien n’a en commun avec Dieu la forme, car de Dieu seul, et de nul autre, l’essence est l’être même. Ainsi nulle créature ne peut être semblable à Dieu.

4. Entre deux semblables, la similitude est réciproque, car “ le semblable est semblable au semblable ". Donc, si quelque créature est semblable à Dieu, il s’ensuit que Dieu est semblable à une créature, ce qui contredit la parole d’Isaïe (40, 18) : · A quoi donc avez-vous assimilé Dieu ? ”

En sens contraire :

La Genèse (1, 26) met ces paroles dans la bouche de Dieu : “ Faisons l’homme à notre image et ressemblance ”, et Saint Jean écrit (1 Jn 3, 2) : “ Au temps de cette manifestation, nous lui serons semblables. ”

Réponse :

Toute ressemblance se prend de la communauté de forme, et pour ce motif il y a diverses sortes de ressemblance, selon diverses façons de communier dans la forme. Certaines choses sont dites semblables parce qu’elles communient dans une forme qui est la même, et selon la définition et selon le mode de réalisation, et celles-là on ne les dit pas semblables seulement, mais égales en similitude, tels deux corps également blancs : c’est la similitude parfaite. Mais on peut dire semblables, d’une autre manière, des choses dont la forme est la même selon la définition mais non selon le mode de réalisation, plus ou moins intense : ainsi un corps moins blanc est dit semblable à un corps plus blanc, et c’est là une similitude imparfaite. Enfin, on peut dire semblables des choses dont la forme est commune, sans pourtant rentrer dans la même définition, comme cela est clair pour les agents non univoques.

En effet, comme tout agent fait ce qui lui ressemble en cela même par quoi il est agent ; comme d’autre part tout agent agit selon sa forme, il est nécessaire que dans l’effet il y ait ressemblance avec la forme de cet agent. Donc, si l’agent est contenu dans la même espèce que son effet, la similitude formelle entre l’un et l’autre portera sur la perfection spécifique apportée par la forme, comme lorsqu’un homme engendre un homme. Si au contraire l’agent ne se laisse pas enfermer dans l’espèce, il y aura assimilation, mais non selon la perfection spécifique. Ainsi les étants qui sont engendrés par la vertu du soleil accèdent à une certaine ressemblance avec le soleil, mais pas au point de recevoir de lui une forme spécifiquement identique à la sienne.

Du fait qu’un agent est tel qu’il ne se laisse enfermer dans aucun genre, c’est à une ressemblance bien plus lointaine encore que parviendront ses effets, ressemblance selon la forme, mais non selon la perfection spécifique ou même générique, seulement selon une certaine proportion, celle selon laquelle l’être est commun à toutes choses. C’est de cette manière que les effets de Dieu, en ceci qu’ils sont, lui sont assimilés comme au premier et universel principe de tout l’être.

Solutions :

1. Quand l’Écriture refuse à un être créé la ressemblance de Dieu et qu’ailleurs elle le dit semblable, elle ne se contredit pas ; car, comme l’observe Denys, les mêmes choses sont à l’égard de Dieu semblables et dissemblables ; semblables pour autant qu’elles parviennent à imiter celui qui ne peut être parfaitement imitable ; dissemblables précisément en tant qu’elles manquent à égaler leur cause, non seulement pour l’intensité de la forme, comme le moins blanc manque à égaler le plus blanc, mais aussi en sa perfection spécifique ou générique.

2. Entre Dieu et les créatures le rapport n’est pas celui d’étants appartenant à des genres différents. Dieu est hors de tout genre, et il est le principe de tous les genres.

3. La similitude que l’on reconnaît entre Dieu et la créature ne consiste pas en la communauté d’une forme semblable selon la perfection générique et spécifique, mais selon la proportion, Dieu étant par essence, les autres par participation.

4. Si l’on concède en quelque manière, que la créature est semblable à Dieu, on ne peut aucunement concéder que Dieu soit semblable à la créature ; car, comme l’explique Denys, “ la similitude n’est mutuelle qu’entre des êtres appartenant à un même ordre, non entre l’effet et la cause ”. Ainsi nous disons bien qu’un portrait ressemble à son modèle, mais non que le modèle ressemble à son portrait. De même, on peut dire en un certain sens que la créature ressemble à Dieu, mais nullement que Dieu ressemble à la créature.

Voici maintenant la question de la bonté, et tout d’abord de la bonté en général (Q. 5), ensuite de la bonté de Dieu (Q. 6).