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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Y a-t-il des idées en Dieu ?

Objections :

1. Il semble qu’il n’y ait pas d’idées en Dieu, car Denys affirme que Dieu ne connaît pas les choses par une idée. Mais, si l’on parle d’idées en Dieu, c’est seulement afin que les choses soient connues par elles. Donc il n’y a pas d’idées en Dieu.

2. Comme on l’a dit plus haut, Dieu connaît toutes les choses en lui-même. Or, il ne se connaît pas lui-même par une idée. Donc pas davantage les autres choses.

3. L’idée est introduite comme principe de connaissance et d’action. Mais l’essence divine est le principe suffisant du connaître et du faire à l’égard de toutes les choses. Il n’est donc pas nécessaire d’introduire en elle des idées.

En sens contraire :

Saint Augustin écrit “ Il y a dans les idées une telle force que, sans elles, personne ne peut être sage. ”

Réponse :

Il est nécessaire de dire qu’il y a des idées dans l’esprit divin.

“ Idée ”, en grec, c’est ce que nous appelons forme en latin. Par idées on entend donc les formes, considérées comme existant par soi, de toutes les choses. Or la forme d’une chose quelconque, existant en dehors d’elle, peut avoir deux rôles : ou elle est le modèle de la chose dont elle est dite être la forme, ou elle est le principe par lequel on la connaît, dans le sens où l’on dit que les formes des connaissables sont dans le connaissant. C’est pour l’un et l’autre rôle qu’il est nécessaire de reconnaître qu’il y a des idées en Dieu.

En voici la preuve. Dans toutes les choses qui ne sont pas le fruit du hasard, il y a nécessité que la forme de l’engendré soit la fin à laquelle tend la génération. Or l’agent n’agirait pas en vue de la forme s’il n’avait en lui la similitude de cette forme. Mais cela peut avoir lieu de deux façons. En certains agents, la similitude de la chose à faire préexiste selon son être naturel ; c’est le cas des êtres qui agissent par nature, comme l’homme engendre l’homme et le feu engendre le feu. En d’autres, cette similitude préexiste selon l’être intelligible, comme chez ceux qui agissent par leur intelligence. C’est ainsi que la représentation de la maison est dans l’esprit de l’architecte. Et cette similitude peut être dite alors l’idée de la maison, parce que l’homme de l’art entend faire la maison à la ressemblance de la forme que son esprit a conçue.

Donc, puisque ce monde n’est pas l’œuvre du hasard, mais a été fait par Dieu qui agit par son intelligence, ainsi qu’on le verra, il est nécessaire d’admettre dans l’esprit divin une forme à la ressemblance de laquelle soit fait le monde, et c’est en cela que consiste formellement l’idée.

Solutions :

1. Dieu ne conçoit pas les choses au moyen d’une idée existant hors de lui-même. Déjà Aristote rejetait la doctrine de Platon, qui imaginait des idées existant par elles-mêmes, et non dans l’intellect.

2. Quoique Dieu connaisse par sa propre essence et lui-même et toutes choses, son essence est un principe d’opération à l’égard de toutes les choses, non à l’égard de lui-même. Et c’est pourquoi elle a valeur d’idée selon qu’elle se rapporte aux autres créatures, non en tant qu’elle se rapporte à lui-même.

3. Dieu est selon son essence la représentation de toutes choses. Ainsi l’idée de Dieu n’est-elle pas autre chose que son essence.