Article 5 — Dieu connaît-il les autres ?
Objections :
1. Il semble que Dieu ne connaisse pas les autres. Car tout ce qui est autre que Dieu lui est extérieur. Or Saint Augustin nous dit : “ Dieu ne voit rien en dehors de lui-même. ” Donc il ne connaît pas les autres.
2. Le connu est la perfection du connaissant. Donc, si Dieu connaît les autres, quelque chose d’autre sera sa perfection, et sera plus noble que lui. Ce qui est impossible.
3. L’intellection est spécifiée par l’intelligible, comme tout autre acte est spécifié par son objet ; et de là vient que le connaître est d’autant plus noble que la chose connue est plus noble. Or, Dieu est lui-même sa propre intellection, avons-nous dit. Donc, si Dieu connaît autre chose que lui, Dieu même est spécifié par autre chose, ce qui est impossible. Il ne connaît donc pas les choses autres que lui-même.
En sens contraire :
on lit dans l’épître aux Hébreux (4, 13) : “ Toutes choses sont à nu et à découvert devant ses yeux.”
Réponse :
De toute nécessité il faut dire que Dieu connaît les autres. Il est manifeste, en effet, qu’il se connaît parfaitement lui-même, sans quoi son être ne serait pas parfait, puisque son être est son connaître. Or, si quelque chose est connu parfaitement, il est nécessaire que son pouvoir soit connu parfaitement. Mais le pouvoir d’un agent ne peut être connu parfaitement sans que soient connues les choses auxquelles s’étend ce pouvoir. Comme le pouvoir de Dieu s’étend aux autres, puisqu’il est la première cause efficiente de toutes choses, comme on l’a démontré précédemment, il est donc de toute nécessité que Dieu connaisse les autres. Cela devient plus évident encore si l’on ajoute que l’être même de la cause première, qui est Dieu, est son connaître, et que toutes choses sont en lui à la manière dont l’intelligible est dans l’intellect. Car tout ce qui est dans un autre y est toujours selon le mode propre de celui en qui il est.
Pour savoir comment Dieu connaît ainsi les autres, il faut remarquer qu’il y a deux manières, pour une chose, d’être connue : en elle-même, et en une autre. On connaît une chose en elle-même quand on la connaît par le moyen de sa propre forme intelligible, adéquate à elle, comme lorsque l’œil voit un homme par la forme sensible, en lui, de cet homme. On connaît au contraire en un autre ce que l’on voit par la forme cognitive propre de ce qui le contient, comme lorsque l’on voit une partie d’un tout par la forme cognitive du tout, ou un homme dans un miroir par l’image que donne ce miroir, ou de quelque autre manière dont une chose puisse être vue dans une autre.
Partant de là, il faut dire que Dieu se voit lui-même en lui-même, puisqu’il se voit par sa propre essence. Mais quant aux autres êtres, il ne les voit pas en eux-mêmes, il les voit en lui-même, selon que son essence a en elle la similitude de tout ce qui est autre que lui.
Solutions :
1. Quand Saint Augustin écrit : “ Dieu ne voit rien en dehors de lui-même ”, il ne faut pas comprendre qu’il ne verrait rien de ce qui se trouve hors de lui-même, mais bien que ce qui est en dehors de lui-même, il ne le voit ou ne le regarde qu’en lui-même, ainsi qu’on vient de l’expliquer.
2. Si le connu est la perfection du connaissant, ce n’est point par sa substance, c’est par sa forme intelligible, selon laquelle il se trouve dans l’intellect comme sa forme et sa perfection. “ Ce n’est pas la pierre, dit Aristote eu qui est dans l’âme, mais sa forme. ” Quant aux réalités autres que Dieu, elles sont connues par Dieu selon que son essence comprend leurs formes intelligibles ainsi qu’on vient de le voir. Il ne s’ensuit donc pas qu’une autre réalité soit la perfection de l’intellect divin, en dehors de l’essence divine.
3. La vision intellectuelle n’est pas spécifiée par ce qui est vu dans un autre, mais par le connu principal dans lequel les autres choses sont connues. Le connaître, en effet, est spécifié par son objet en raison de ce que la forme intelligible est le principe de l’opération intellectuelle ; car toute opération est spécifiée par la forme qui est le principe de cette opération, comme l’échauffement est spécifié par la chaleur. L’opération intellectuelle reçoit son espèce de la forme intelligible qui fait que l’intellect est en acte. Et cette forme intelligible est celle du connu principal qui, en Dieu, n’est autre que son essence même, en laquelle toutes les formes représentatives des êtres sont comprises. Il ne s’impose donc pas que l’intellection divine, ou plutôt Dieu lui-même, soit spécifiée par autre chose que l’essence de Dieu.