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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 15 — La science de Dieu est-elle soumise au changement ?

Objections :

1. Il semble que oui. Car la science est relative à la chose sue. Or, ce qui implique relation avec la créature s’attribue à Dieu temporellement et varie selon les variations de la créature. Donc la science de Dieu elle-même varie selon les variations de la créature.

2. Tout ce que Dieu peut faire, il peut le savoir. Mais Dieu peut faire plus de choses qu’il n’en fait. Il peut donc savoir plus de choses qu’il n’en sait, et ainsi sa science peut varier par augmentation ou diminution.

3. Dieu a su autrefois que le Christ naîtrait. Mais maintenant il ne sait pas que le Christ naîtra, puisque le Christ n’est plus à naître. Donc Dieu ne sait pas tout ce qu’il a su, et ainsi sa connaissance semble être variable.

En sens contraire :

il est dit dans l’épître de Saint Jacques (1,17) : en Dieu “ il n’existe aucune vicissitude, ni ombre de changement ”.

Réponse :

D’après nos précédentes déterminations, la science de Dieu est sa substance même. Comme sa substance est absolument immuable, ainsi que nous l’avons également montré, il y a nécessité que sa science soit tout à fait invariable.

Solutions :

1. Des appellations de Dieu comme Seigneur, Créateur, etc. impliquent des relations consécutives à des actes conçus comme ayant pour terme les créatures selon l’être qu’elles ont en elles-mêmes. C’est pourquoi de telles relations sont attribuées à Dieu de manière changeante, selon les changements des créatures. Mais la science, l’amour, etc. impliquent des relations consécutives à des actes conçus comme immanents en Dieu, et c’est pourquoi ces attributs sont appliqués à Dieu de manière invariable.

2. Dieu connaît aussi les choses qu’il peut faire et ne fait pas. Par conséquent, de ce qu’il peut faire des choses qu’il ne fait pas, on ne peut conclure qu’il puisse savoir plus de choses qu’il n’en sait, à moins qu’on ne l’entende de sa science de vision, par laquelle il est dit savoir les choses qui sont en acte à un moment quelconque de la durée. Cependant, que Dieu sache que des choses sont possibles qui ne sont pas, ou que des choses qui sont pourraient ne pas être, il ne s’ensuit pas que sa science soit variable, mais seulement qu’il connaît la variabilité des choses. Si cependant quelque chose était, dont Dieu ignorerait d’abord qu’elle est et le saurait ensuite, sa science serait soumise à la variation. Mais cela ne se peut pas ; car Dieu, dans son éternité, sait tout ce qui est ou peut être en un temps quelconque. Aussi, dire d’une chose qu’elle est à quelque moment que ce soit de la durée, c’est dire par là même que cela est su par Dieu depuis l’éternité. Par conséquent, on ne doit pas concéder que Dieu puisse savoir plus de choses qu’il n’en sait, car cette proposition implique que Dieu eût ignoré d’abord ce qu’il aurait su ensuite.

3. Les anciens nominalistes ont dit que “ Le Christ naît ”, “ le Christ naîtra ”, “ le Christ est né ”, sont un même énoncé, pour cette raison que la chose énoncée est la même, à savoir la naissance du Christ. A partir de là on conclut que tout ce que Dieu a su, il le sait ; car il sait maintenant que le Christ est né, ce qui, dans l’hypothèse, a la même signification que : Il naîtra. Mais cette opinion est fausse. D’abord parce que la diversité dans les termes d’une proposition donne naissance à des énonciations diverses. Ensuite parce que, dans ce cas, une proposition vraie une fois serait vraie toujours, ce que nie à bon droit le Philosophe, selon qui cette proposition : “ Socrate est assis ”, est vraie tant qu’il est assis, mais si Socrate se lève, la proposition devient fausse. On doit donc concéder que cette proposition : Tout ce que Dieu a su, il le sait, n’est pas vraie en tant qu’énoncé. Mais il ne s’ensuit pas que la science de Dieu soit variable. Car, de même qu’aucune variation ne s’introduit dans la connaissance de Dieu du fait qu’il sait, d’une seule et même chose, tantôt qu’elle est, et tantôt qu’elle n’est pas, de même c’est sans aucune variation de la science divine que Dieu sait d’un énoncé tantôt qu’il est vrai, tantôt qu’il est faux. Il y aurait variation dans la science de Dieu si Dieu connaissait les énoncés par mode d’énonciation, à savoir en composant et divisant des concepts, comme fait notre propre intellect. De là vient en effet que notre connaissance varie, soit du vrai au faux, comme lorsque, une chose ayant changé, nous retenons à son égard l’opinion ancienne ; soit d’une opinion à une autre opinion, comme si, ayant dit d’abord que quelqu’un est assis, nous disons ensuite qu’il ne l’est pas. Mais rien de tout cela ne peut se produire en Dieu.

Art 16 - Dieu a-t-il des choses une connaissance spéculative, ou une connaissance pratique ?

Objections :

1. Il semble que Dieu n’ait pas une connaissance spéculative des choses, car la science de Dieu est cause des choses, comme on l’a montré. Or une science spéculative des choses n’est pas cause des choses sues. Donc la science de Dieu n’est pas spéculative.

2. La connaissance spéculative s’obtient par abstraction à partir des choses concrètes, ce qui ne convient pas à la science de Dieu. Donc la science de Dieu n’est pas spéculative.

En sens contraire :

ce qui est plus noble doit être attribué à Dieu. Mais la science spéculative est plus noble que la science pratique, comme le montre le Philosophe au début de la Métaphysique. Donc Dieu a des choses une connaissance spéculative.

Réponse :

Il y a une sorte de science qui n’est que spéculative ; une autre qui n’est que pratique ; une troisième enfin qui est spéculative sous un aspect, et pratique sous un autre. Pour le comprendre, il faut savoir qu’une science peut être dite spéculative de trois façons. Premièrement, en raison des choses dont elle est la science, et qui ne sont pas réalisables par celui qui sait : ainsi la science que l’homme a des choses de la nature ou de Dieu. Deuxièmement, en raison de la façon de connaître, comme un architecte qui étudie une maison en la définissant, en la classant et en en considérant les caractéristiques générales. Procéder ainsi, c’est étudier des choses réalisables d’une manière spéculative et non en tant qu’elles sont à réaliser, car une chose se fait par application d’une forme à une matière, non par la réduction analytique du composé en ses principes universels. Troisièmement, en raison de la fin poursuivie, car, dit Aristote, “ l’intellect pratique diffère de l’intellect spéculatif par la finalité ”. En effet, l’intellect spéculatif est la considération de la vérité. Donc, si un architecte se demande, au sujet d’une maison, comment elle pourrait être construite, non afin de la construire, mais simplement pour le savoir, ce sera, en ce qui concerne le but poursuivi, une recherche spéculative, bien qu’elle porte sur une opération. Donc la connaissance qui est spéculative en raison de la chose connue est uniquement spéculative ; celle qui est spéculative quant au mode ou quant à la fin est en partie spéculative et en partie pratique ; et, quand elle est ordonnée à réaliser ce qui est la fin de l’opération, uniquement pratique.

En conséquence, il faut dire que Dieu a de lui-même une connaissance uniquement spéculative, car lui-même n’est pas quelque chose susceptible d’être produit. Mais, de tout le reste il a une connaissance à la fois spéculative et pratique. Spéculative, sans doute, quant au mode de connaître, car tout ce que nous concevons spéculativement, en définissant et en distinguant des concepts, Dieu le connaît d’une façon infiniment plus parfaite.

Quant aux choses qu’il peut faire, mais ne fait être réellement en aucun temps, Dieu n’en a pas une connaissance pratique selon qu’une connaissance est appelée pratique du fait de sa finalité ; il a, en ce sens-là, une connaissance pratique des choses qu’il fait être. Quant aux maux, bien qu’ils ne soient pas réalisables par lui, ils n’en tombent pas moins, comme les choses bonnes, sous sa connaissance pratique, pour autant que Dieu les permet, les empêche, ou les réduit à l’ordre. C’est ainsi que les maladies sont un objet de connaissance pratique pour le médecin, en tant que, par son art, il les soigne.

Solutions :

l. La science de Dieu est cause non de lui-même, mais des autres choses : de certaines en acte ce sont celles qui sont réalisées à un moment quelconque du temps ; d’autres virtuellement ce sont celles qu’il a le pouvoir de faire, mais qui ne sont jamais faites.

2. Tirer la science des choses sues ne convient pas à la science spéculative en tant que telle, mais par accident, en tant qu’elle est humaine.

Quant à l’objection En sens contraire :

il faut y répondre ceci. Des choses réalisables, il n’y a pas science parfaite, si elles ne sont pas connues en tant que réalisables. Aussi, puisque la science de Dieu est parfaite de toute manière, Dieu doit connaître les choses réalisables en tant que réalisables, et non seulement en tant que spéculativement connaissables. Cependant la noblesse de la science spéculative ne lui est pas retirée, car toutes les choses autres que lui, c’est en lui-même qu’il les voit, et c’est spéculativement qu’il se connaît lui-même. Ainsi, dans la connaissance spéculative qu’il a de lui-même, il a une connaissance à la fois spéculative et pratique de toutes les autres choses.