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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Y a-t-il des idées de toutes les choses que Dieu connaît ?

Objections :

1. Il semble qu’il n’y ait pas en Dieu des idées de toutes les choses qu’il connaît. L’idée du mal, en effet, n’est pas en Dieu, car il s’ensuivrait que le mal est en Dieu. Or les choses mauvaises sont connues de Dieu. Donc il n’y a pas en Dieu des idées de toutes les choses qu’il connaît.

2. Nous avons dit que Dieu connaît les choses qui ne sont, ni ne seront, ni n’ont été. Or, de toutes ces choses il n’y a pas d’idées, car Denys écrit : “ Ce sont des modèles pour la volonté divine, qui définit et réalise les choses. ” Donc il n’y a pas en Dieu des idées de toutes les choses qu’il connaît.

3. Dieu connaît la matière première dont il ne peut pas avoir d’idée, puisqu’elle n’a aucune forme.

4. Il est certain que Dieu ne connaît pas seulement les espèces, mais aussi les genres, les singuliers et les accidents. Or, de toutes ces choses il n’y a pas d’idées, selon Platon, le premier qui a introduit la théorie des idées, au dire de Saint Augustin.

En sens contraire :

Les idées sont les raisons formelles des choses dans l’esprit divin, comme le montre Saint Augustin. Or, de toutes les choses qu’il connaît, Dieu a dans son esprit les raisons formelles propres. Donc il a une idée de toutes les choses qu’il connaît.

Réponse :

Puisque l’idée a été conçue par Platon comme le principe de la connaissance des choses et de leur génération, c’est avec ce double rôle que nous les attribuons à Dieu. Selon que l’idée est un principe formateur des choses, on peut dire qu’elle est un modèle, et elle concerne la connaissance pratique. Selon qu’elle est un principe de connaissance, on l’appelle proprement une raison formelle, et elle peut même concerner la connaissance spéculative. En conséquence, comme modèle l’idée concerne toutes les choses que Dieu fait en un temps quelconque ; mais, comme principe de connaissance, elle concerne toutes les choses qui sont connues par Dieu, même si elles ne sont réalisées à aucun moment du temps ; et toutes les choses qui sont connues par Dieu selon leur raison propre, même celles qui sont connues par Dieu spéculativement seulement.

Solutions :

1. Le mal est connu de Dieu non par une raison formelle qui lui serait propre, mais par la raison formelle de bien. Et c’est pourquoi il n’a pas d’idée en Dieu, ni au sens de modèle, ni au sens de raison formelle.

2. Des choses qui ne sont, ni ne seront, ni n’ont été, Dieu n’a pas une connaissance pratique, si ce n’est virtuellement. Donc, à l’égard de ces choses il n’y a pas d’idée en Dieu au sens de modèle, mais seulement au sens de raison formelle.

3. Platon, au dire de certains, pensait que la matière est incréée ; en conséquence il n’y avait pas pour lui une idée de la matière, mais l’idée “ causait avec ” la matière. Pour nous, qui pensons que la matière est créée par Dieu, non à part de la forme, il y a bien en Dieu une idée de la matière, mais une idée qui n’est autre que celle du composé hylémorphique. Car la matière, par elle-même, n’est pas connaissable.

4. Les genres ne peuvent avoir d’idée autre que celle de l’espèce, si par idée on entend un modèle ; car le genre ne se réalise jamais autrement que dans une certaine espèce. Il en est de même des accidents inséparables de leur sujet, parce qu’ils se réalisent toujours avec ce sujet. Au contraire, les accidents qui surviennent après coup comportent une idée spéciale. En effet, l’homme de l’art qui a conçu la forme d’une maison réalise avec cette forme toutes les particularités accidentelles qui, dès le principe, faisaient partie du projet de la maison. Mais, ce qu’il ajoute à la maison déjà