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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — La vérité est-elle dans la chose, ou seulement dans l’intelligence ?

Objections :

1. Il semble que la vérité n’est pas dans l’intelligence, mais plutôt dans les choses. En effet, Saint Augustin, dans les Soliloques rejette cette définition du vrai : “ Le vrai est ce que l’on voit ” ; car, dit-il, en ce cas, les pierres qui se trouvent dans les profondeurs de la terre ne seraient pas de vraies pierres, parce qu’elles ne se voient pas. Il repousse également cette autre définition : “ Le vrai est ce qui est tel qu’il apparaît au sujet connaissant, si celui-ci veut et peut le connaître ”, car, dans ces conditions, rien ne serait vrai, si personne ne pouvait le connaître. Et lui-même définit ainsi le vrai : “ Le vrai, c’est ce qui est. ” Il semble donc que le vrai soit dans les choses, et non dans l’intelligence.

2. Tout ce qui est vrai, est vrai par la vérité. Donc, si la vérité est uniquement dans l’intelligence, rien ne sera vrai sinon dans la mesure où il est connu par l’intelligence, ce qui est l’erreur des anciens philosophes disant : “ Tout ce qui apparaît est vrai. ” Il s’ensuit que des propositions contradictoires sont vraies simultanément, car des propositions contradictoires paraissent vraies simultanément à diverses personnes.

3. “ Ce qui fait qu’une chose est telle, est cela encore davantage ”, disent les Derniers Analytiques. Or, du fait qu’une chose est ou n’est pas, l’opinion ou la parole concernant cette chose sera vraie ou fausse, dit Aristote. Donc la vérité est dans les choses plutôt que dans l’intelligence.

En sens contraire :

Le Philosophe dit : “Le vrai et le faux ne sont pas dans les choses, mais dans l’intelligence. ”

Réponse :

De même qu’on nomme “ bon ” ce à quoi tend l’appétit, de même on nomme “ vrai ” ce à quoi tend l’intelligence. Mais il y a cette différence entre l’appétition et l’intellection, ou tout autre mode de connaissance, que la connaissance consiste en ce que le connu est dans le connaissant, tandis que l’appétition consiste dans le penchant du sujet vers la chose même qui l’attire. Ainsi le terme de l’appétition, qui est le bon, se trouve dans la chose attirante, mais le terme de la connaissance, qui est le vrai, est dans l’intelligence.

Or, de même que le bien est dans la chose, en tant qu’elle est ordonnée à l’appétit, en raison de quoi la raison formelle passe de la chose attirante à l’appétit lui-même, de telle sorte que l’appétit est dit bon dès lors que ce qui l’attire est bon, de même, le vrai étant dans l’intelligence selon que celle-ci se conforme à la chose connue, il est nécessaire que la raison formelle de vrai passe à la chose par dérivation, de sorte que cette dernière soit dite vraie elle aussi en tant qu’elle est en rapport avec l’intelligence.

Mais cette chose peut se rapporter à l’intelligence par soi ou par accident. Elle se rapporte par soi à l’intelligence dont elle dépend selon son être ; elle se rapporte par accident à l’intelligence par laquelle elle est connaissable. Comme si nous disions que la maison a un rapport essentiel à l’intelligence de son architecte, et un rapport accidentel aux intelligences dont elle ne dépend pas. Or, une chose ne se juge pas en considération de ses caractères accidentels, mais en raison de ses caractères essentiels. On dira donc qu’une chose est vraie, absolument parlant, par comparaison avec l’intelligence dont elle dépend. De là vient que les productions de l’art sont dites vraies par rapport à notre intelligence ; par exemple, une maison est dite vraie quand elle revêt la forme d’art qui a été conçue par son architecte ; une parole est dite vraie quand elle est le signe d’une connaissance intellectuelle vraie. Pareillement, les choses naturelles sont dites vraies en tant que se réalise en elles la similitude des formes intelligibles qui sont dans l’intelligence divine : on appelle une vraie pierre celle qui a la nature propre de la pierre, telle que l’a préconçue l’intelligence de Dieu. Ainsi donc, la vérité est principalement dans l’intelligence, secondairement dans les choses, en tant que reliées à l’intelligence comme à leur principe.

C’est pour cela qu’on a pu définir diversement la vérité. Saint Augustin, dans son traité De la Vraie Religion la définit ainsi : “La vérité est ce par quoi est manifesté ce qui est. ” Saint Hilaire : “ Le vrai est la déclaration ou la manifestation de l’être. ” Et cela se rapporte à la vérité dans l’intelligence. Sur la vérité des choses rapportée à l’intelligence, on peut citer cette autre définition de Saint Augustin : “ La vérité est la parfaite similitude de chaque chose avec son vrai principe, sans aucune dissemblance. ” Et celle-ci, de Saint Anselme : “ La vérité est une rectitude que l’esprit seul peut percevoir. ” Car cela est droit ou correct qui concorde avec son principe. On cite encore cette définition d’Avicenne : “ La vérité de chaque chose consiste dans la propriété de son être tel qu’il lui a été conféré. ” Quant à la définition : “ La vérité est l’adéquation entre la chose et l’intelligence ”, elle peut se rapporter à l’un et l’autre aspects de la vérité.

Solutions :

1. Saint Augustin parle ici de la vérité des choses, et il en exclut le rapport de cette vérité avec notre esprit. Car ce qui est accidentel doit être exclu de toute définition.

2. Les anciens philosophes ne faisaient pas procéder les essences des choses naturelles d’une intelligence, mais du hasard, et comme ils se rendaient compte du rapport qu’il y a entre le vrai et l’intelligence, ils étaient contraints de mettre la vérité des choses dans leur rapport à notre intelligence ; d’où toutes sortes d’inconvénients que dénonce Aristote au livre IV de la Métaphysique. Mais ces inconvénients sont écartés si nous faisons consister la vérité des choses dans leur rapport avec l’intellect divin.

3. Quoique la vérité de notre intelligence soit causée par la chose, il ne s’ensuit pas que la raison formelle de vérité se trouve d’abord dans la chose, pas plus que la raison formelle de la santé ne se trouve en priorité dans le remède plutôt que dans l’animal. C’est en effet la vertu active du remède, non sa “ santé ”, qui cause la santé du patient ; car il s’agit là d’un agent non univoque. De même, c’est l’être de la chose, et non sa vérité, qui cause la vérité dans l’intelligence. Aussi Aristote dit-il k : “ Une opinion ou une parole est vraie du fait que la chose est, et non parce que la chose est vraie.