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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — La fausseté est-elle dans les choses ?

Objections :

1. Il semble que non car, dit Saint Augustin : “ Si le vrai est ce qui est, on devra en conclure que le faux n’est nulle part, malgré toutes les objections. ”

2. Falsus (faux) vient de fallere (tromper). Or les choses ne trompent pas ; comme dit Saint Augustin : “ Elles ne montrent rien d’autre que leur aspect. ” Donc le faux ne se trouve pas dans les choses.

3. Le vrai est dit des choses par référence à l’intellect divin en ceci qu’elles sont à son imitation, ainsi qu’on l’a expliqué. Mais toute chose, par tout ce qu’elle est, imite Dieu. Donc toute chose est vraie, sans rien de faux. Et ainsi aucune chose n’est fausse.

En sens contraire :

Saint Augustin écrit : “ Tout corps est corps véritable et fausse unité ”, pour cette raison qu’il imite l’unité, mais n’est pas unité. Or toute chose imite la bonté divine et se trouve en défaut par rapport à elle : donc il y a du faux en toute chose.

Réponse :

Puisque le vrai et le faux s’opposent, et que les termes opposés sont relatifs à un même sujet, il est nécessaire de chercher tout d’abord la fausseté là où se trouve d’abord et par priorité la vérité, à savoir dans l’intelligence. Dans les choses il n’y a ni vérité ni fausseté, si ce n’est par rapport à l’intelligence. Comme toute chose est nommée purement et simplement d’après ce qui lui convient par soi, tandis qu’elle n’est nommée que sous un certain aspect d’après ce qui lui convient par accident, une chose pourrait bien être dite fausse purement et simplement en référence à l’intelligence dont elle dépend et avec laquelle il lui est essentiel d’être en rapport, mais en référence à une autre intelligence à l’égard de laquelle elle n’est en rapport qu’accidentellement, elle ne pourrait être dite fausse que sous un certain aspect.

Or les choses de la nature dépendent de l’intelligence divine comme les choses artificielles dépendent de l’intelligence humaine. Donc, les choses artificielles sont dites purement et simplement, et en elles-mêmes, fausses dans la mesure où elles manquent à être conformes à l’idée de l’artiste ; c’est pourquoi l’on dit d’un artiste qu’il fait une œuvre fausse quand il manque son but.

Ainsi donc, dans les choses produites par Dieu il ne peut se trouver rien de faux, si l’on considère ces choses dans leur rapport avec l’intelligence divine ; car tout ce qui arrive dans les choses provient des plans de cette sagesse divine. Il n’y a d’exception peut-être qu’en ce qui concerne les agents volontaires. Ils ont le pouvoir de se soustraire au plan de l’intellect divin, ce qui constitue le “ mal de faute ” ou péché ; en raison de quoi les péchés sont appelés par l’Écriture des erreurs, des mensonges, comme on le voit dans le Psaume (4,3) : “ Jusques à quand aimerez-vous la vanité et rechercherez-vous le mensonge ? ” Inversement, l’acte vertueux est appelé “ vérité de la vie ” en tant que soumission aux dispositions de l’intelligence divine, selon la parole de saint Jean (3,21) : “ Celui qui fait la vérité vient à la lumière. ”

Mais, par rapport à notre intelligence, à qui se réfèrent par accident les choses surnaturelles, celle-ci peuvent être dites fausses, non absolument, mais sous un certain aspect. Et elles peuvent l’être de deux manières. Tout d’abord comme ce qui est signifié par notre intellect, de telle sorte que l’on appelle faux, dans une chose, ce que l’on en dit ou que l’on s’en représente faussement. De cette façon, toute chose peut être dite fausse quant à ce qui n’est pas en elle, comme si nous disions, avec Aristote, que la diagonale du carré est un “ faux commensurable ” ou, avec Saint Augustin, qu’un tragédien est un “faux Hector”. Et inversement, cette chose peut être dite vraie quant à ce qui lui convient. En second lieu comme ce qui cause la connaissance, et alors une chose est dite fausse si elle est de nature à provoquer sur elle une opinion fausse. Et parce qu’il nous est naturel de juger des choses par ce qu’on en voit du dehors, notre connaissance ayant son origine dans les sens, et les sens ayant pour objet propre et essentiel les accidents extérieurs, pour cette raison, ce qui présente, parmi les accidents extérieurs des choses, l’apparence d’autres choses, est appelé faux par rapport à ces choses-là. Ainsi le fiel est du faux miel, et l’étain est du faux argent. C’est ce que note Saint Augustin en disant que nous appelons fausses les choses que nous trouvons ressembler aux vraies. Et le Philosophe affirme qu’on dit fausses toutes choses aptes à se montrer comme elles ne sont pas, ou ce qu’elles ne sont pas. De cette même manière, l’homme lui aussi peut être appelé faux s’il aime les fausses opinions et le faux langage, mais non pas s’il est capable de les imaginer car, dans ce cas, les savants et les sages pourraient être appelés faux, remarque Aristote.

Solutions :

1. La chose référée à l’intelligence est dite vraie selon ce qu’elle est, et fausse selon ce qu’elle n’est pas. Aussi Saint Augustin remarque-t-il que c’est un vrai tragédien qui est un faux Hector. Ainsi donc, dans les choses qui sont, se trouve un certain aspect par où elles sont fausses.

2. Les choses ne trompent pas par elles-mêmes, mais par accident. Car elles donnent occasion à la fausseté en étant revêtues de la ressemblance de choses dont elles n’ont pas la réalité.

3. Ce n’est pas par référence à l’intellect divin que les choses sont dites fausses elles le seraient alors purement et simplement c’est en référence à notre intelligence, c’est-à-dire secondairement.

4. En Réponse à ce qui a été avancé En sens contraire :

il faut dire qu’une image ou une représentation déficiente ne revêt la forme de la fausseté que si elle donne occasion à une opinion fausse. On ne peut donc pas dire qu’il y ait fausseté partout où il y a similitude, mais bien là où la similitude est telle qu’elle est de nature à faire naître une opinion fausse, non pas en chacun, mais en la plupart.