Article 2 — La fausseté est-elle dans le sens ?
Objections :
1. Il semble qu’il n’y ait pas de fausseté dans le sens. Car Saint Augustin écrit : “ Si tous les sens corporels transmettent leur impression telle quelle, je ne vois pas ce que nous devrions en exiger de plus. ” Il semble donc que nous ne sommes pas trompés par les sens. Ainsi la fausseté ne se trouve pas dans le sens.
2. Le Philosophe affirme : “ La fausseté n’est pas le propre du sens, mais de l’imagination. ”
3. Dans l’incomplexe, il n’y a ni vrai ni faux, mais seulement dans les combinaisons de concepts. Or composer et diviser n’est pas le fait du sens. Donc la fausseté ne se trouve pas dans le sens.
En sens contraire :
Saint Augustin écrit : “ Dans l’exercice de tous nos sens, il nous arrive d’être trompés par la séduction d’une ressemblance. ”
Réponse :
La fausseté n’est à chercher dans le sens que de la même manière dont on y trouve la vérité. Or la vérité n’est pas dans le sens de telle manière qu’il connaisse la vérité, mais en ceci seulement qu’il a des objets sensibles une appréhension vraie, nous l’avons dit. Et cela vient de ce qu’il appréhende les choses telles qu’elles sont. Donc, s’il arrive que le sens soit faux, cela vient de ce qu’il appréhende ou juge les choses autrement qu’elles ne sont. Or, à l’égard de la connaissance des choses, le sens se comporte selon que la similitude des choses est en lui. Mais c’est de trois manières différentes que la similitude d’une chose est dans le sens. D’abord premièrement et par soi : ainsi la similitude de la couleur dans la vue, et en général celle des sensibles propres. Deuxièmement par soi, mais non premièrement : ainsi, dans la vue, la similitude de la grandeur, de la configuration et des autres sensibles communs. D’une troisième façon, ni premièrement ni par soi, mais par accident : ainsi, dans la vue, il y a la similitude d’un homme, non en tant qu’il est homme, mais en tant qu’il se trouve que ce coloré est un homme.
A l’égard des sensibles propres, le sens n’a pas de connaissance fausse, si ce n’est par accident et dans des cas peu nombreux ; car cela vient d’une mauvaise disposition de l’organe, qui reçoit mal la forme sensible, de même que les autres patients, quand ils sont mal disposés, reçoivent de façon défectueuse la forme qu’imprime en eux leurs agents. De là vient que certains malades, dont la langue est en mauvais état, trouvent amères des choses douces.
Mais, à l’égard des sensibles communs ou des sensibles par accident, il peut y avoir un jugement faux, même dans un sens bien disposé, car le sens n’est pas ordonné à ces objets directement, mais par accident ou consécutivement à son ordination envers l’objet propre.
Solutions :
1. “ L’impression qui affecte le sens ”, c’est le sentir lui-même. Du fait que les sens transmettent leurs impressions telles quelles, il s’ensuit que nous ne sommes pas trompés quant au jugement par lequel nous estimons sentir quelque chose. Mais, étant donné que le sens est quelquefois affecté autrement que n’est la chose, il s’ensuit qu’il nous signale quelquefois cette chose autrement qu’elle n’est. Ainsi nos sens nous trompent sur la chose, non sur le sentir.
2. L’erreur est dite ne pas être le propre du sens parce qu’il ne se trompe pas à l’égard de son objet propre ; c’est ce qu’on voit plus clairement dans cette autre traduction : “ La perception du sensible n’est jamais fausse. ” Quant à l’imagination, on lui attribue l’erreur en ce sens qu’elle représente l’image de la chose, même absente, de sorte que, si le sujet considère cette image de la chose comme étant la chose même, c’est d’une telle considération que provient l’erreur. C’est ce qui fait dire au Philosophe que les ombres, les peintures et les songes sont dits faux parce que les choses auxquelles ils ressemblent ne sont pas là.
3. Cette raison prouve que l’erreur n’est pas dans le sens comme dans ce qui connaît le vrai et le faux.