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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 8 — L’immutabilité de la vérité

Objections :

1. Il semble que la vérité soit immuable. Car Saint Augustin a dit : “ La vérité n’est pas égale à l’esprit humain, car elle serait alors changeante comme lui. ”

2. Ce qui demeure après toute mutation est immuable ; ainsi la matière première ne peut être ni engendrée ni détruite parce qu’elle demeure après toute génération et toute destruction. Or, la vérité demeure après toute mutation, car après toute mutation il est vrai de dire : ceci est ou ceci n’est pas.

3. Si la vérité d’un énoncé devait changer, ce serait surtout selon le changement de la chose. Or c’est ce qui n’a pas lieu. En effet, selon Saint Anselme, la vérité est une certaine rectitude, consistant en ce qu’une chose réalise ce qu’il en est d’elle dans l’esprit divin. Or, cette proposition : “ Socrate est assis ” tient de l’esprit divin de signifier que Socrate est assis, et elle signifie cela même lorsque Socrate n’est pas assis. La vérité de la proposition ne change donc en aucune manière.

4. La cause étant la même, l’effet est aussi le même. Or, c’est la même réalité qui est cause de vérité pour ces trois propositions : “ Socrate est assis, sera assis, a été assis. ” Donc la vérité en est la même. Il faut cependant que l’une de ces trois propositions soit vraie ; par conséquent, leur vérité commune demeure immuable, ce qu’on dirait, pour le même motif, de toute autre proposition.

En sens contraire :

Le Psaume (12, 2 Vg) dit : “ Les vérités ont disparu de chez les enfants des hommes. ”

Réponse :

Comme on l’a dit plus haut, la vérité est proprement dans la seule intelligence, et les choses sont dites vraies en raison d’une vérité qui est dans un intellect. La mutabilité du vrai doit donc être étudiée par rapport à l’intellect, dont la vérité consiste dans sa conformité avec les choses qu’il connaît. Or cette conformité peut varier de deux façons, comme toute autre ressemblance, par la mutation de l’un de ses deux extrêmes. La vérité varie du fait de l’intelligence si, la chose restant comme elle est, quelqu’un change d’opinion à son sujet. D’une autre façon, la vérité varie si, l’opinion demeurant la même, c’est la chose qui change. Dans ces deux cas, il y a passage du vrai au faux.

Donc, s’il se trouve une intelligence en laquelle ne puisse se produire aucune alternance d’opinion, ou aux prises de laquelle aucune chose n’échappe, la vérité, en cette intelligence-là, sera immuable. Or, telle est l’intelligence divine, comme il est évident d’après ce qui précède. La vérité de l’intelligence divine est donc immuable. Mais la vérité de notre intelligence est changeante. Non qu’elle-même soit le sujet de ce changement, mais selon que notre intelligence passe du vrai au faux .Car c’est ainsi que des formes peuvent être dites changeantes. C’est selon la vérité de l’intellect divin que les choses naturelles sont dites vraies, et cette vérité est absolument immuable.

Solutions :

1. Saint Augustin parle de la vérité divine.

2. Le vrai et l’étant sont convertibles. Or, l’étant n’est ni engendré ni corrompu par soi, mais par accident, selon que cet étant-ci ou celui-là est corrompu ou engendré, selon Aristote. De même, la vérité est changée, non qu’il ne reste plus aucune vérité, mais parce que cette vérité, qui était auparavant, n’est plus.

3. Une proposition n’est pas vraie seulement comme les autres choses sont dites vraies parce qu’elles réalisent ce que l’intellect divin a ordonné à leur sujet, mais aussi d’une manière qui lui est propre en tant qu’elle signifie la vérité de l’intelligence, laquelle consiste dans la conformité de cette intelligence avec ce qui est. Si cette conformité disparaît, la vérité du jugement change, et par suite la vérité de la proposition. Ainsi cette proposition : “ Socrate est assis ” est vraie, lorsque Socrate est assis, d’une double vérité : d’une vérité de chose en tant qu’elle est une expression vocale, et d’une vérité de signification, comme exprimant un jugement vrai. Si Socrate se lève, la première vérité demeure, mais la seconde est changée.

4. Le fait d’être assis, pour Socrate, qui cause la vérité de cette proposition : “ Socrate est assis ” ne se comporte pas de la même manière quand Socrate est assis, et quand il ne l’est plus, ou pas encore. Donc la vérité causée ainsi n’est pas non plus la même, elle est signifiée diversement par les propositions au présent, au passé et au futur. Par conséquent, bien qu’une de ces propositions soit vraie, on ne peut pas en conclure que la même vérité demeure invariable.