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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La fausseté est-elle dans l’intelligence ?

Objections :

1. Il semble que la fausseté ne soit pas dans l’intelligence. En effet, Saint Augustin écrit : “Celui qui se trompe ne saisit pas par l’intelligence ce en quoi il se trompe. ” Or, dire d’une connaissance qu’elle est fausse, c’est dire que nous sommes trompés par elle. Donc, dans l’intelligence, il n’y a pas d’erreur.

2. Le Philosophe a dit : “ L’intelligence est toujours droite. ” Il n’y a donc pas de fausseté dans l’intelligence.

En sens contraire :

Le Philosophe écrit : “ Là où se trouvent des combinaisons de concepts, se trouvent le vrai et le faux. ” Or les combinaisons de concepts se trouvent dans l’intelligence. Donc le vrai et le faux se trouvent dans l’intelligence.

Réponse :

Comme chaque chose a l’être par sa forme propre, ainsi la faculté cognitive a le connaître par la similitude propre de la chose connue. Mais une chose de la nature ne manque pas de l’être qu’elle a en raison de sa forme, tandis qu’elle peut manquer de certains êtres accidentels, ou encore consécutifs à sa forme. De même il peut manquer à un homme d’avoir deux pieds, mais non pas d’être homme. Ainsi une faculté cognitive ne manque pas de connaître la chose même dont la similitude l’informe ; elle peut manquer par contre d’une chose qui lui est consécutive ou accidentelle. Il en est comme de la vue, dont nous avons dit qu’elle n’est jamais trompée à l’égard de son sensible propre, mais qu’elle peut l’être à l’égard des sensibles communs qui sont consécutifs au sensible propre, et à l’égard des sensibles par accident.

Or, de même que le sens est informé directement par la similitude des sensibles propres, l’intellect est informé par la similitude de la quiddité de la chose. Aussi l’intellect ne se trompe pas plus au sujet de la quiddité que le sens à l’égard des sensibles propres. Mais lorsqu’il compose ou divise les concepts, il peut se tromper, en attribuant à la réalité dont il a appréhendé l’essence quelque chose qui n’est pas consécutif à cette quiddité, ou même qui lui est opposé. Car il en est alors de l’intellect qui juge de ces choses comme du sens qui juge des sensibles communs ou accidentels. Avec cette différence, cependant, conformément à ce qu’on disait plus haut en parlant de la vérité, que la fausseté peut être dans l’intellect non seulement en ce que la connaissance de cet intellect est fausse, mais en ce que l’intellect la connaît comme il connaît la vérité. Dans le sens, au contraire, la fausseté n’est pas en tant que connue, nous l’avons dit.

Mais, parce que la fausseté de l’intelligence ne se trouve que dans l’opération par laquelle elle compose les concepts, dans celle par laquelle elle connaît la quiddité, la fausseté peut se trouver par accident, lorsque s’y mêle une composition de concepts. Cela peut se produire de deux façons. Selon la première, l’intelligence attribue la définition d’une chose à une autre, comme si l’on attribuait à l’homme la définition du cercle. Alors la définition de l’un est fausse pour l’autre. Ou, autrement, l’intelligence compose entre elles, comme parties d’une définition, des notes intelligibles qui ne sont pas conciliables. Dans ce cas, la définition n’est pas seulement fausse à l’égard d’une certaine chose, mais en elle-même. Par exemple, si l’intellect construit cette définition : “ Animal raisonnable quadrupède ”, l’intellect est faux dans cette définition, parce qu’il est faux en construisant cette proposition : “ Un animal raisonnable est quadrupède. ” Et c’est pourquoi, dans l’acte de connaître les essences simples, l’intellect ne peut être faux, mais ou bien il est vrai, ou bien il ne connaît rien du tout.

Solutions :

1. L’essence de la chose étant l’objet propre de l’intelligence, nous connaissons à proprement parler une chose quand, la ramenant à son essence, nous en jugeons selon ce qu’elle est, comme cela se passe dans les démonstrations qui sont sans faute. C’est ainsi qu’il faut comprendre la parole de Saint Augustin, pour qui celui qui se trompe ne saisit pas par l’intelligence ce en quoi il se trompe et non pas en ce sens qu’on ne se trompe jamais par une opération intellectuelle.

2. L’intelligence est toujours droite, si l’on entend par “ intelligence ” la saisie des premiers principes : ce n’est pas à leur égard, en effet, que l’intellect est induit en erreur, pour la même raison qu’il n’est pas induit en erreur à l’égard de la quiddité. Car les principes immédiatement connus sont ceux qui sont connus aussitôt que leurs termes sont saisis par l’intellect, leur prédicat étant inclus dans la définition du sujet.