Article 2 — La vérité est-elle dans l’intelligence seulement quand elle compose et divise ?
Objections :
1. Il semble que la vérité n’existe pas dans l’intelligence seulement quand elle compose et divise. En effet, pour le Philosophe, “ les sens sont toujours vrais quand ils perçoivent leurs sensibles propres ; et de même l’intelligence lorsqu’elle connaît l’essence d’une chose ”. Mais la composition et la division ne se trouvent ni dans la sensation, ni dans l’intellection de l’essence. Donc la vérité ne se trouve pas seulement dans l’acte de l’intelligence qui compose et divise.
2. Isaac définit la vérité comme “ l’adéquation de la chose et de l’intellect ”. Mais, de même que la saisie intellectuelle des objets complexes peut être adéquate aux choses, de même l’intelligence des objets non complexes, et aussi la perception par le sens de la chose telle qu’elle est. Donc la vérité n’est pas seulement dans la composition et la division opérées par l’intelligence.
En sens contraire :
Aristote affirme m qu’à l’égard des objets simples et de l’essence, il n’y a vérité ni dans les choses ni dans l’intellect.
Réponse :
On l’a déjà dit ", le vrai, selon sa raison formelle première, est dans l’intelligence. Puisque toute chose est vraie selon qu’elle possède la forme qui est propre à sa nature, il est nécessaire que l’intellect en acte de connaître soit vrai en tant qu’il y a en lui la similitude de la chose connue, similitude qui est sa forme propre en tant qu’il est connaissant. Et c’est pour cela que l’on définit la vérité par la conformité de l’intellect et de la chose. Il en résulte que connaître une telle conformité, c’est connaître la vérité. Or, cette conformité, le sens ne la connaît en aucune manière ; car, bien que l’œil, par exemple, ait en lui la similitude intentionnelle du visible, il ne saisit pas le rapport qu’il y a entre la chose vue et ce qu’il en appréhende.
L’intellect, lui, peut connaître sa conformité à la chose intelligible. Ce n’est pourtant pas dans l’acte par lequel il connaît l’essence de la chose qu’il appréhende cette conformité. Mais quand il juge que la chose est bien telle que la représente la forme intelligible qu’il en tire, c’est alors qu’il commence à connaître et à dire le vrai. Et cela, il le fait en composant et en divisant, car, en toute proposition, il applique à une chose signifiée par le sujet une forme signifiée par le prédicat, ou bien il l’en écarte. C’est pourquoi il se trouve, certes, que le sens est vrai à l’égard d’une chose donnée, ou l’intellect dans l’acte par lequel il connaît une essence, mais non qu’il connaisse ou dise le vrai. Et il en va de même pour les mots, qu’ils soient simples ou composés. Donc, si la vérité peut se trouver dans le sens ou dans l’intelligence connaissant l’essence, c’est comme dans une chose vraie, mais non comme le connu est dans le connaissant, ce que veut dire le mot “ vrai ”. La perfection de l’intellect, en effet, c’est le vrai en tant qu’il est connu. En conséquence, à parler proprement, la vérité est dans l’intelligence qui compose et divise, non dans le sens, et pas davantage dans la simple intellection de l’essence.
Par là sont résolues les Objections.