Article 4 — L’opposition entre le vrai et le faux
Objections :
1. Il semble que le vrai et le faux ne soient pas contraires. En effet, ils s’opposent comme ce qui est et ce qui n’est pas, car “ le vrai, c’est ce qui est ”, dit Saint Augustin. Or ce qui est et ce qui n’est pas ne s’opposent pas comme des contraires. Donc le vrai et le faux ne sont pas contraires.
2. Un contraire ne saurait exister dans son contraire ; or le faux est dans le vrai puisque, selon Saint Augustin, “ un tragédien ne pourrait être un faux Hector, s’il n’était un vrai tragédien ”.
3. En Dieu il n’y a aucune contrariété, car rien n’est contraire à la substance divine, selon Saint Augustin . Or le faux s’oppose à Dieu, car dans l’Écriture une idole est appelée un mensonge puisque, à ces mots de Jérémie (8, 5) : “ Ils s’attachent avec force au mensonge ”, la Glose ajoute : “ C’est-à-dire à l’idole. ” Le vrai et le faux ne sont donc pas contraires.
En sens contraire :
Le Philosophe estime qu’une opinion fausse est le contraire d’une vraie.
Réponse :
Le vrai et le faux s’opposent comme des contraires, et non comme l’affirmation et la négation, ainsi que certains l’ont prétendu. Pour s’en convaincre, il faut observer que la négation ne dit rien de positif et n’implique pas un sujet déterminé, en raison de quoi elle peut être dite aussi bien de l’étant que du non-étant, comme non voyant, non assis. La privation, elle, ne dit rien de positif non plus, mais elle implique un sujet déterminé, car elle est, dit Aristote, une négation dans un sujet : on ne peut appeler aveugle qu’un sujet à qui il convient par nature de voir. Quant au “ contraire ”, il dit quelque chose de positif et, à la fois, il implique un sujet déterminé : ainsi le noir est une certaine espèce de couleur. Or le faux pose quelque chose, car le faux provient, dit Aristote, de ce que l’on dit ou croit que quelque chose est, alors qu’il n’est pas ; ou n’est pas, alors qu’il est. De même, en effet, que parler de vrai, c’est porter un jugement conforme à ce qui est ainsi, parler de faux, c’est porter un jugement qui n’y est pas conforme. Il est donc manifeste que le vrai et le faux sont contraires.
Solutions :
1. Ce qui est dans les choses, c’est la vérité de la chose, mais ce dont l’être consiste à être connu, c’est le vrai de l’intelligence, en laquelle se trouve d’abord la vérité. Donc le faux, lui aussi, est ce qui, en tant qu’appréhendé par l’intelligence, n’est pas. Entre l’appréhension de l’être et celle du non-être, il y a contrariété. Aussi le philosophe prouve-t-il que cette affirmation : “ Le bon est bon ”, et cette autre : “ Le bon n’est pas bon ”, sont deux affirmations contraires.
2. Le faux n’est pas fondé sur le vrai qui lui est contraire (pas plus que le mal sur le bien qui lui est contraire), mais sur le vrai qui est son sujet. La raison en est, dans les deux cas, que le vrai et le bien sont des transcendantaux, convertibles avec l’étant. Aussi, de même que toute privation est fondée sur un sujet qui est un étant, ainsi tout mal est fondé sur quelque bien, et tout faux sur quelque vrai.
3. Comme les contraires et les termes opposés par manière de privation se rapportent naturellement à un même sujet, il en résulte que rien n’est contraire à Dieu si on le considère tel qu’il est en lui-même, ou selon sa bonté, ou selon sa vérité (car dans son intelligence il ne peut y avoir d’erreur). Mais dans l’esprit qui l’appréhende, Dieu a un contraire, car une opinion vraie à son sujet a pour contraire une opinion fausse. Et c’est ainsi que les idoles sont appelées des mensonges opposés à la vérité divine : c’est-à-dire que la fausse opinion que l’on a des idoles est contraire à l’opinion vraie sur l’unité de Dieu.