TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — A qui appartient-il de vivre ?

Objections :

1. Il semble que vivre soit commun à toutes les choses naturelles. En effet, Aristote dit que “ le mouvement est comme une vie pour tous les êtres de la nature ”. Mais toutes les choses naturelles sont douées de mouvement. Donc elles participent toutes à la vie.

2. On dit que les plantes vivent, pour cette raison qu’il y a en elles un principe qui les fait croître et décroître. Or le mouvement local est plus parfait que le mouvement de croissance et de décroissance, et il est antérieur par nature, comme le prouve Aristote. Donc, puisque tous les corps de la nature ont en eux un certain principe de mouvement local, il semble que tous vivent.

3. Parmi les corps naturels, les plus imparfaits sont les éléments. Or on leur attribue la vie, car on parle d’eaux vives. Donc, bien davantage, les autres corps naturels ont la vie.

En sens contraire :

Denys écrit “ C’est dans les plantes qu’on entend les derniers bruissements de la vie ”, d’où l’on peut inférer que les plantes occupent le dernier degré dans l’ordre des vivants. Or les corps inanimés sont inférieurs aux plantes. Donc ils n’ont pas la vie.

Réponse :

C’est chez ceux en qui la vie est manifeste que nous pouvons saisir à qui appartient et à qui n’appartient pas la vie. Or la vie est surtout visible chez les animaux ; c’est ce que remarque Aristote, disant que “ chez les animaux la vie est manifeste ”. Il faut donc distinguer les vivants des non vivants d’après ce qui nous fait dire que les animaux vivent, ce en quoi la vie se révèle d’abord et grâce à quoi elle persiste en dernier lieu. Or, nous disons qu’un animal vit à partir du moment où il se meut lui-même, et on juge qu’il vit aussi longtemps que ce mouvement apparaît en lui. Dès qu’il n’a plus qu’une motion étrangère, on dit qu’il est mort par défaut de vie, il est donc clair que ceux-là sont vivants à proprement parler qui se meuvent eux-mêmes de quelque espèce de mouvement ; soit qu’on prenne le mouvement au sens propre, comme un acte de l’imparfait, c’est-à-dire de l’être en puissance ; soit qu’on le prenne en un sens plus général, s’appliquant aussi à l’acte du parfait, au sens où l’intelligence et la sensation sont appelés des mouvements, selon Aristote. On appellera donc vivants tous les êtres qui se déterminent eux-mêmes à un mouvement ou à une opération quelconque. Ceux qui n’ont pas la capacité naturelle de se porter d’eux-mêmes à quelque mouvement ou opération ne seront dits vivants que par métaphore.

Solutions :

1. Cette parole du Philosophe peut se comprendre soit du mouvement premier, celui des corps célestes, soit du mouvement en général. Mais dans les deux cas, le mouvement est appelé une sorte de vie des corps naturels par métaphore et non en propriété de termes. Le mouvement du ciel, en effet, est à l’égard de l’ensemble des natures corporelles ce qu’est chez l’animal le mouvement du cœur, par lequel la vie se conserve. De même, tout mouvement naturel est dans les choses naturelles un simulacre d’opération vitale. De telle sorte que, si tout l’univers corporel n’était qu’un seul vivant, et si le mouvement dont on parle était le fait d’un agent interne, comme quelques-uns l’ont prétendu, il s’ensuivrait que le mouvement serait la vie de tous les corps de la nature.

2. Les corps lourds et les corps légers ne sont dotés de mouvement que s’ils sont en dehors de leur disposition naturelle, à savoir quand ils se trouvent en dehors de leur lieu propre ; dans leur lieu propre et naturel ils se tiennent en repos. Au contraire, les plantes et les autres vivants se meuvent d’un mouvement vital en raison de ce qu’ils sont dans leur disposition naturelle, et non en s’y portant et en la quittant. Bien mieux, c’est quand ils se désistent de ce mouvement qu’ils s’éloignent de leur disposition naturelle. En outre, les corps lourds ou légers sont mûs de l’extérieur, soit par la cause génératrice qui leur donne la forme, soit par une cause qui écarte d’eux ce qui s’oppose au mouvement, selon la Physique d’Aristote, et ainsi ils ne se meuvent pas eux-mêmes, comme des corps vivants.

3. Quant aux eaux vives, on les appelle ainsi parce qu’elles ont un écoulement continu. Les eaux immobiles ou stagnantes, comme celles des citernes ou des mares, sont appelées mortes parce qu’elles ne se relient pas à une source perpétuellement jaillissante. Cela se dit par métaphore ; car en paraissant se mouvoir, les eaux ont l’apparence de la vie ; mais elles n’ont pas pour cela la vie au sens propre, car ce mouvement ne vient pas d’elles ; il vient de la cause qui les engendre, comme il arrive pour les autres corps lourds ou légers.