Article 2 — Qu’est-ce que la vie ?
Objections :
1. Il semble que la vie soit une opération. En effet, rien ne se divise autrement qu’en parties appartenant au même genre. Or la vie comprend, d’après le Philosophe, quatre opérations : se nourrir, sentir, se mouvoir localement et penser. La vie elle-même est donc quelque chose du même genre, c’est-à-dire une opération.
2. On distingue la vie active de la vie contemplative. Or les contemplatifs ne se distinguent des actifs qu’en considération de certaines opérations. Donc la vie est une opération.
3. Connaître Dieu est une opération. Or telle est la vie, selon cette parole en Saint Jean (17, 3) : “ La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, Dieu. ”
En sens contraire :
Le Philosophe écrit que “ pour les vivants, vivre, c’est être ”.
Réponse :
D’après ce que nous disions plus haut, notre intelligence, qui est formellement la faculté de connaître la quiddité des choses comme son objet propre, tient cet objet des sens, dont les objets propres sont les accidents extérieurs. De là vient que c’est à partir des caractères apparents de la chose que nous en venons à la connaissance de son essence. Et parce que nous nommons d’après notre façon de connaître, ainsi qu’on l’a rappelé plus haut, il arrive que le plus souvent les noms destinés à signifier les essences des choses sont tirés de leurs propriétés extérieures. En conséquence, ces noms désignent tantôt, selon leur acception propre, les essences mêmes des choses, qu’ils sont principalement destinés à signifier, tantôt les propriétés dont ils ont été pris, et cela moins proprement. C’est ainsi que le mot “ corps ” a été destiné à signifier un certain genre de substances, à partir de ce fait qu’on trouve en elles les trois dimensions ; en raison de cela le mot corps est utilisé parfois pour signifier les dimensions elles-mêmes, le corps devenant alors une espèce de la quantité.
Il faut dire la même chose de la vie. Le mot vie se prend d’un phénomène apparent qui est le mouvement autonome ; mais ce n’est pas cela qu’on entend signifier par ce nom, c’est la substance à laquelle il convient, selon sa nature, de se mouvoir elle-même, ou de se porter de quelque manière à son opération. D’après cela, vivre n’est rien autre chose que d’être en une telle nature, et la vie signifie cela même, mais sous une forme abstraite, comme le mot “ course ” signifie abstraitement le fait de courir. “ Vivant ” n’est donc pas un prédicat accidentel, mais substantiel. Néanmoins, le mot vie se prend quelquefois, moins proprement pour désigner les opérations vitales dont ce nom a été pris. C’est ainsi que le Philosophe écrit : “ Vivre, c’est principalement sentir et penser. ”
Solutions :
1. Dans le texte cité dans l’objection, le Philosophe prend précisément le mot vivre dans le sens de l’opération vitale. On peut dire aussi, et mieux que sentir, comprendre et autres activités de ce genre sont pris tantôt comme opérations, tantôt de l’être de ceux qui les exercent. Ainsi, dans le passage de l’Éthique cité tout à l’heure, Aristote écrit que pour nous “ être c’est sentir ou comprendre ”, c’est-à-dire avoir une nature capable de sentir ou de comprendre. Et c’est en ce sens que le Philosophe divise la vie en quatre activités. Car en ce monde inférieur, il y a quatre genres de vivants. Certains sont limités à la nutrition et à ses effets, qui sont l’accroissement et la génération ; d’autres s’étendent jusqu’à la sensation, comme les animaux immobiles, les huîtres par exemple ; d’autres encore y ajoutent le mouvement local, comme les animaux parfaits : quadrupèdes, volatiles, etc. ; enfin certains atteignent à l’intelligence, et c’est le cas des hommes.
2. On appelle opérations vitales celles dont le principe est dans les opérants, de telle sorte qu’ils puissent se mettre eux-mêmes à les exercer. Or il arrive qu’à l’égard de certaines opérations il y a dans les hommes non seulement des principes naturels, comme les facultés naturelles, mais encore des principes d’action surajoutés, tels les habitus, inclinant, comme naturellement, à des actions déterminées, rendues de ce fait délectables. Pour ce motif, et en usant de métaphore, on dit d’une action agréable à un homme, d’une action à laquelle il se sent incliné, à laquelle il est principalement occupé et vers laquelle il oriente sa vie, que cette action est sa vie. Tel, par exemple, sera dit mener une vie voluptueuse, tel autre une vie honorable. C’est de cette façon de parler que l’on use quand on distingue la vie active de la vie contemplative, et aussi quand on dit que connaître Dieu constitue la vie éternelle.
3. Cela résout la troisième objection.