TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La vie convient-elle à Dieu ?

Objections :

1. Il semble que non, car on attribue la vie à ce qui se meut de soi-même ; or Dieu ne se meut d’aucune manière et ne peut donc vivre.

2. En tout ce qui vit doit se trouver un principe de vie, et c’est ainsi que chez Aristote l’âme est appelée “ la cause et le principe du corps ”. Mais Dieu n’a pas de principe. Donc il ne lui convient pas de vivre.

3. Le principe initial de la vie, en tout ce qui vit autour de nous, est l’âme végétative, qui ne se trouve que dans les êtres corporels. Donc la vie ne convient pas aux choses incorporelles.

En sens contraire :

on dit dans le Psaume (84, 3) : “ Mon cœur et ma chair tressaillent vers le Dieu vivant. ”

Réponse :

La vie est en Dieu dans la plus haute acception du terme. Pour s’en convaincre, il faut observer que la vie étant attribuée à certains êtres en raison de ce qu’ils sont mus par eux-mêmes, et non par d’autres, plus cela conviendra parfaitement à quelqu’un plus parfaitement aussi on trouve en lui la vie. Or, dans la série des moteurs et des mobiles, on distingue par ordre un triple élément. Tout d’abord, la fin meut l’agent ; l’agent principal est celui qui agit par sa forme, et il arrive que celui-ci agisse par le moyen d’un instrument, lequel n’agit donc pas par la vertu de sa forme, mais par celle de l’agent principal, lui-même n’ayant pour rôle que d’exécuter l’action.

On trouve donc certaines choses qui se meuvent elles-mêmes non en ce qui concerne la forme qui est en elles par nature, ou en ce qui concerne la fin, mais quant à l’exécution du mouvement ; la forme par laquelle elles agissent, et la fin vers laquelle elles tendent leur sont assignées par la nature. Telles sont les plantes qui croissent et déclinent selon la forme qu’elles tiennent de la nature.

D’autres vont au-delà et se meuvent non seulement quant à l’exécution du mouvement, mais quant à la forme qui est le principe de ce mouvement, forme qu’ils acquièrent d’eux-mêmes. Et tels sont les animaux, dont le principe d’action est une forme non pas imposée par la nature, mais acquise par le sens. Il s’ensuit que, plus parfaite est leur faculté de sentir, plus parfaitement aussi ils se meuvent eux-mêmes. Ainsi ceux qui ne sont doués que du toucher n’ont pour tout mouvement que la contractilité, comme les huîtres, dont la capacité de se mouvoir ne dépasse guère celle des plantes. Au contraire, ceux qui sont doués d’une faculté de sentir complète, c’est-à-dire capable de connaître non seulement ce qui leur est conjoint ou qui les touche, mais encore ce qui est au loin, ceux-là se meuvent en progressant vers ce qui est éloigné d’eux.

Mais, quoique les animaux de cette sorte reçoivent des sens la forme qui est le principe de leur mouvement, cependant ils ne se fixent pas à eux-mêmes la fin de leur opération ou de leur mouvement ; cette fin est inscrite en eux par la nature, qui les pousse à se mouvoir en vertu de leur forme à faire telle ou telle action. C’est pourquoi au-dessus de tous les autres animaux sont ceux qui se meuvent eux-mêmes, en outre, quant à la finalité de leur mouvement ordonné à une fin, qu’ils se fixent à eux-mêmes. Et cela se fait par raisonnement et par l’intelligence, faculté à laquelle il appartient de connaître le rapport entre la fin et le moyen, et d’ordonner l’un à l’autre. La manière dont vivent ceux qui sont doués d’intelligence est donc plus parfaite, parce qu’ils se meuvent eux-mêmes plus parfaitement. Le signe en est que dans un seul et même homme, l’intelligence meut les facultés sensitives, lesquelles commandent et meuvent les organes, qui a leur tour exécutent le mouvement. Ainsi voit-on dans les disciplines pratiques que l’art du navigateur, à qui il appartient de gouverner le navire, commande à l’art du constructeur qui en détermine la forme, et ce dernier commande aux simples agents d’exécution, dont le rôle est de disposer la matière.

Mais bien que notre intelligence se détermine ainsi à certaines choses, certaines autres lui sont fixées par la nature, comme les premiers principes, qu’elle ne peut éviter de reconnaître, et la fin ultime qu’il lui est impossible de ne pas vouloir.

Ainsi, bien qu’elle se meuve à quelque fin, il faut pourtant qu’à d’autres fins elle soit mue par un autre. C’est pourquoi celui dont la nature est son intellection même et en qui le naturel n’est pas fixé par un autre, détient la forme suprême de la vie. Et tel est Dieu. En Dieu donc il y a vie au plus haut point. Aussi le Philosophe, au livre XII de la Métaphysique ayant montré que Dieu est l’intelligence même, conclut qu’il a la vie parfaite et éternelle, parce que son intelligence est souverainement parfaite et toujours en acte.

Solutions :

1. Comme le montre Aristote, il y a deux espèces d’actions. L’une passe dans une matière extérieure, comme chauffer ou scier ; l’autre demeure dans l’agent, comme concevoir, sentir ou vouloir. Il y a entre les deux cette différence que la première action n’est pas la perfection de l’agent, qui meut, mais du sujet qui est mû. La seconde, au contraire, est la perfection de l’agent. De là vient, le mouvement étant l’acte du mobile, que la seconde action, en tant qu’elle est l’acte de l’opérant, est appelée son mouvement et cela en raison de cette ressemblance : de même que le mouvement est l’acte du mobile, ainsi l’action dont on parle est l’acte de l’agent ; pourtant le mouvement est un acte de l’imparfait, c’est-à-dire de ce qui est en puissance, alors que l’action immanente est acte du parfait, à savoir de ce qui est en acte, comme il est dit au traité De l’Ame. Donc dans le sens où l’intelligence est ainsi appelée un mouvement, l’être qui se connaît lui-même par intelligence est dit se mouvoir. Et c’est ce qui a fait dire à Platon que Dieu se meut lui-même, mais non pas d’un mouvement qui soit un acte de l’imparfait.

2. De même que Dieu est son existence et son intellection, ainsi est-il son acte de vie. Pour cette raison, il vit mais il n’y a pas en lui un principe.

3. Dans notre monde inférieur la vie est reçue dans une nature corruptible, qui a besoin et de génération pour la survivance de l’espèce et de nutrition pour la conservation de l’individu. C’est pour cela que, dans les êtres inférieurs, on ne trouve pas de vie sans qu’il y ait une âme végétative. Mais cela n’a pas sa place dans les réalités incorruptibles.