Article 1 — La providence convient-elle à Dieu ?
Objections :
1. Il semble que non, car, d’après Cicéron, la providence est une partie de la prudence. Or la prudence qui, d’après le Philosophe, assure la bonté de la délibération, ne saurait convenir à Dieu, en qui ne s’élèvent pas de doutes et qui n’a donc aucun besoin de délibérer.
2. Tout ce qui est en Dieu est éternel. Mais la providence n’est pas chose éternelle, ayant pour objet, dit Saint Jean Damascène, les êtres existants qui ne sont pas éternels.
3. Il n’y a en Dieu nulle complexité ; or la providence semble être quelque chose de complexe puisqu’elle inclut volonté et intelligence.
En sens contraire :
on lit au livre de la Sagesse (14, 3, Vg) : “ C’est toi, Père, qui gouvernes tout par ta providence. ”
Réponse :
Il est nécessaire d’attribuer à Dieu la providence. En effet, tout ce qui est bon dans les choses a été créé par Dieu, ainsi qu’on l’a montré antérieurement. Or ce qui est bon dans les choses, c’est non seulement ce qui se rapporte à leur substance, mais aussi quant à leur ordination à leur fin, et surtout à la fin ultime qui est, nous venons de le voir, la bonté divine. Cette bonté qu’est l’ordre, qui se trouve dans les choses créées, a donc été créée par Dieu. Et puisque Dieu est cause des choses par son intelligence de telle sorte que la raison formelle de ses effets doit préexister en lui, comme nous l’avons fait voir, il est nécessaire que le plan selon lequel les choses sont ordonnées à leur fin préexiste dans la pensée divine. Or précisément la disposition rationnelle des choses qui ont à être ordonnées à une fin, c’est la providence. Elle est en effet la partie principale de la prudence, partie à laquelle les deux autres se subordonnent, pour autant que, à partir des choses passées remémorées, et des choses présentes saisies par l’intelligence, nous conjecturons sur les choses futures que nous avons à ordonner. Or, d’après le Philosophe, c’est le propre de la prudence d’ordonner les autres à leur fin, qu’il s’agisse de soi-même, comme on dit prudent l’homme qui ordonne comme il faut ses actes à la fin qui est le but de sa vie, ou qu’il s’agisse d’autres personnes qui lui sont soumises, dans la famille, la cité ou le royaume, conformément au mot de l’Évangile (Mt 24, 45) : “ Serviteur fidèle et prudent, que le Seigneur a établi sur sa famille. ” C’est de cette dernière façon que la prudence, ou la providence, peut convenir à Dieu : car en Dieu même, il n’y a rien qui soit ordonné à une fin, puisque Dieu est lui-même la fin ultime.
C’est donc le plan même selon lequel les choses sont ordonnées à leur fin qu’on nomme en Dieu “ providence ”. Ce qui fait dire à Boèce : “ La providence est le plan divin lui-même qui, établi en celui qui est le souverain maître de toutes choses, dispose tout. ” On peut en effet appeler disposition, tant le plan selon lequel les choses sont ordonnées à leur fin que celui selon lequel les parties sont ordonnées entre elles parties dans le tout.
Solutions :
1. D’après le Philosophe, la providence, au sens propre du mot, a pour rôle de prescrire les actions dont une vertu auxiliaire, l’eubulia (bon conseil) a la charge de délibérer comme il faut, et une autre, la synésis (bon sens), celle de bien juger. Aussi, quoique délibérer ne convienne pas à Dieu, si l’on entend par là une enquête sur des questions obscures, prescrire au sujet des choses à ordonner à leur fin, dont il porte en son esprit la parfaite disposition, convient à Dieu selon ce que dit le Psaume (148, 6) : “ Il a posé une loi, qui ne passera pas. ” Sous ce rapport, la prudence et la providence conviennent donc bien à Dieu. Mais on pourrait répondre encore que la disposition même des choses à faire est appelée en Dieu délibération, non en ce qu’elle comporterait une recherche, mais en raison de la certitude de sa connaissance, certitude à laquelle ceux qui délibèrent parviennent par la recherche. C’est ainsi que, d’après Saint Paul (Ep 1,11) Dieu “ opère toutes choses selon le conseil de sa volonté ”.
2. Prendre soin des créatures comprend deux choses : la conception de l’ordre à assurer, qui est appelée providence ou disposition, et la réalisation de cet ordre, qui est le gouvernement. De ces deux choses, la première est éternelle, la seconde est temporelle.
3. La providence est dans l’intelligence, mais elle présuppose la volonté de la fin, car nul ne prescrit les actions à faire en vue d’une fin s’il ne veut pas cette fin. Aussi la prudence présuppose-t-elle les vertus morales par lesquelles les puissances appétitives s’orientent vers le bien, selon Aristote. Cependant, même si la providence concernait également la volonté et l’intelligence divine, cela ne dérogerait pas à la simplicité de Dieu, car la volonté et l’intelligence, en Dieu, sont une même chose, comme on l’a dit déjà.