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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Convient-il d’attribuer à Dieu la prédestination ?

Objections :

1. Il semble bien que les hommes ne sont pas prédestinés par Dieu. En effet, Saint Jean

Damascène écrit : “ Il faut savoir que Dieu prévoit tout, mais ne prédétermine pas tout. Il prévoit ce qui est en nous, mais il ne le prédétermine pas. ” Or, les mérites ou les démérites humains sont en nous, en tant que nous sommes maîtres de nos actes par le libre arbitre. Donc ce qui est objet de mérite ou de démérite n’est pas prédestiné par Dieu, et ainsi disparaît la prédestination des hommes.

2. On vient de dire que toutes les créatures sont dirigées vers leur fin par la providence divine. Mais les créatures autres que l’homme ne sont pas dites prédestinées par Dieu. Donc, les hommes non plus.

3. Les anges sont capables de béatitude comme les hommes, et cependant il ne semble pas qu’ils soient prédestinés, car ils n’ont jamais été misérables, alors que la prédestination est un projet de miséricorde, selon Saint Augustin. Donc les hommes ne sont pas prédestinés.

4. Les bienfaits accordés aux hommes par Dieu sont révélés aux saints par le SaintEsprit, selon l’Apôtre (1 Co 2,12) : “ Nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits. ” Donc, si les hommes étaient prédestinés par Dieu, les prédestinés connaîtraient leur prédestination. Ce qui est évidemment faux.

En sens contraire :

on lit dans l’épître aux Romains (8, 30) : “ Ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés. ”

Réponse :

Il convient que Dieu prédestine les hommes. En effet, toutes choses sont soumises à la providence divine, comme on l’a montré. Et il appartient à la providence d’ordonner les choses à leur fin. Or la fin à laquelle Dieu ordonne ses créatures est double. L’une dépasse la mesure et le pouvoir de la nature créée, et cette fin est la vie éternelle, qui consiste en la vision divine, laquelle dépasse la nature de toute créature, comme on l’a montré plus haute. L’autre fin est proportionnée à la nature créée, de telle sorte que la créature peut l’atteindre par les ressources de sa nature. Or, ce à quoi on ne peut parvenir par les ressources de sa nature, il faut y être porté par un autre : ainsi la flèche est lancée vers la cible par l’archer. C’est pourquoi, à proprement parler, la créature raisonnable, qui est capable de la vie éternelle, y est conduite et comme transportée par Dieu. Et le projet de cette action divine existe en Dieu, de même qu’il y a en lui le plan de l’ordination de toutes les choses à leur fin, que nous avons appelé la providence. Or l’idée d’une chose à faire existe dans l’esprit de son auteur et elle est une sorte de préexistence en lui de cette chose à faire. Aussi le projet de conduire jusqu’à la vie éternelle, la créature raisonnable est nommée “ prédestination ”, car “ destiner ” est la même chose que “ envoyer ”. Il est évident par là que la prédestination, quant à son objet, est une part de la providence.

Solutions :

1. Jean Damascène appelle prédestination une nécessité imposée comme il en est des choses de la nature, qui sont prédéterminées à agir d’une seule manière. C’est évident par ce qu’il dit ensuite : “ Dieu ne veut pas le péché et ne contraint pas à la vertu. ” Cela n’exclut donc pas la prédestination.

2. Les créatures sans raison ne sont pas capables de cette fin dont nous parlons et qui dépasse les facultés de la nature humaine. C’est pour cela qu’on ne peut pas, à proprement parler, les dire prédestinées, bien que parfois ce terme soit étendu abusivement à n’importe quelle autre fin.

3. La prédestination convient aux anges comme aux hommes, bien qu’ils n’aient jamais été misérables. Le mouvement n’est pas spécifié par le terme d’où il part, mais par le terme où il tend. Il n’importe en rien au “ devenir blanc ” que celui qui devient blanc, ait été auparavant noir, jaune ou rouge. De même, il n’importe en rien à la raison formelle de prédestination que l’on soit prédestiné à la vie éternelle à partir d’un état de misère, ou non. On pourra répondre d’ailleurs que tout octroi d’un bien dépassant ce qui est dû à son bénéficiaire est un effet de miséricorde, ainsi qu’on l’a dit plus haut.

4. Même si leur prédestination est révélée à certains hommes par privilège spécial, il ne convient pas qu’elle soit révélée à tous ; car dans ce cas les non prédestinés tomberaient dans le désespoir et les prédestinés, ainsi rassurés, dans la négligence.