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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Y a-t-il une procession en Dieu ?

Objections :

1. “ Procession ” évoque un mouvement vers le dehors. Mais en Dieu, il n’y a ni mouvement ni dehors : il n’y a donc pas non plus de procession en Dieu.

2. Tout ce qui “ procède ” est autre que son principe. Mais en Dieu il n’y a aucune diversité : c’est au contraire la simplicité suprême. Donc, pas de procession en Dieu.

3. Procéder d’un autre, cela paraît s’opposer à la notion même de premier principe. Or, comme on l’a montré plus haut, Dieu est le premier principe. Il n’y a donc pas de place en Dieu pour une procession.

En sens contraire :

Le Seigneur dit en Saint Jean (8, 42) : “ Je suis sorti de Dieu. ”

Réponse :

Touchant les réalités divines, la Sainte Écriture use de termes qui ont trait à une procession. Procession qui a été comprise en sens divers. Certains l’ont entendue à la manière dont l’effet procède de la cause : Arius disait ainsi que le Fils procède du Père comme sa première créature, et que le saint Esprit procède du Père et du Fils comme leur créature à tous deux. Mais dans cette hypothèse, ni le Fils ni le saint Esprit ne seraient vrai Dieu, contrairement à ce qui est dit du Fils, en la première épître de Saint Jean (5, 20) : “ Afin que nous soyons en son vrai Fils : il est vrai Dieu.” Saint Paul dit aussi du saint Esprit (1 Co 6,19) : “ Ne savez-vous pas que vos membres sont le temple du saint Esprit ? ” Or il n’appartient qu’à Dieu d’avoir un temple.

D’autres ont entendu cette procession au sens où l’on dit que la cause procède en son effet, en tant qu’elle le meut ou lui imprime sa ressemblance. Ainsi fit Sabellius. D’après lui, Dieu le Père lui-même s’appelle “ le Fils ” en tant qu’il a pris chair de la Vierge ; et il s’appelle “ le saint Esprit ” en tant qu’il sanctifie et vivifie la créature raisonnable. Mais cela va contre l’affirmation du Seigneur an 5,19) : “ Le Fils ne peut rien faire de lui-même... ” ; et contre tant d’autres passages qui montrent que ce n’est pas le Père qui est le Fils.

Or, à bien réfléchir, Arius et Sabellius ont pris “ procession ” au sens de mouvement vers un terme extérieur ; de sorte qu’aucun d’eux n’a posé de procession en Dieu même. Mais toute procession suppose une action. Et si, dans le cas de l’action qui se porte sur une matière extérieure, il y a une procession ad extra ; de même aussi dans le cas de l’action qui demeure au-dedans de l’agent lui-même, il y a lieu de considérer une certaine procession ad intra. On le voit surtout dans l’intelligence, dont l’acte, qui est l’intellection, demeure dans le sujet connaissant. En quiconque connaît, et du fait même qu’il connaît, quelque chose procède au-dedans de lui : à savoir, le concept de la chose connue, procédant de la connaissance de cette chose. C’est ce concept que la parole signifie : on l’appelle “ verbe intérieur ”, signifié par le “ verbe oral ”.

Or, Dieu étant au-dessus de toutes choses, ce qu’on affirme de lui doit s’entendre, non pas à la manière des créatures inférieures, autrement dit des corps, mais par analogie avec les créatures les plus hautes, c’est-à-dire avec les créatures spirituelles ; et même empruntée à celle-ci, cette similitude reste en défaut pour représenter les réalités divines. Il ne faut donc pas entendre “ procession ” au sens où il s’en rencontre dans le monde corporel, soit par mouvement local, soit par l’action d’une cause sur son effet extérieur : ainsi la chaleur procède de la source chaude et atteint le corps échauffé. Il faut ici l’entendre par manière d’émanation intellectuelle, tel le verbe intelligible émanant de celui qui parle et demeurant au-dedans de lui. C’est en ce dernier sens que la foi catholique pose une procession en Dieu.

Solutions :

1. Cette objection prend “ procession ” au sens d’un mouvement local, ou bien d’une action qui s’exerce sur une matière extérieure ou qui tend à un effet extérieur. Mais on vient de dire qu’il n’y a pas de procession de ce genre en Dieu.

2. Ce qui procède par procession ad extra, et le principe dont il procède, sont nécessairement divers. Ce n’est plus le cas pour ce qui procède intérieurement par processus intellectuel : ici au contraire, plus la procession est parfaite, plus le terme fait un avec son principe. Il est clair en effet que, mieux la chose est connue, plus la conception intellectuelle est intime au connaissant et fait un avec lui : car l’intellect, en tant précisément qu’il est en acte de connaître devient une seule chose avec le connu. Dès lors, I’intellection divine étant au sommet de la perfection, comme on l’a dit, il s’ensuit nécessairement que le Verbe divin est parfaitement un avec son principe sans la moindre diversité.

3. Procéder d’un principe comme son terme extérieur et divers : oui, cela répugne à la condition de Premier Principe. Mais procéder comme terme intime, sans diversité, par mode intellectuel, c’est inclus dans la notion de Premier Principe. En effet, quand nous disons que l’architecte est le principe de l’édifice, nous évoquons dans ce mot de “ principe ” la conception de son art ; et cette conception serait ainsi incluse dans l’attribut de premier principe, si l’architecte était premier principe. Or Dieu qui est le Premier Principe des choses, est aux choses créées ce que l’architecte est à ses œuvres.