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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Dieu se connaît-il lui-même ?

Objections :

1. Il semble que Dieu ne se connaît pas lui-même, car il est dit au Livre des Causes : “ Tout être connaissant sa propre essence revient à son essence par un retour complet. ” Or Dieu ne quitte pas sa propre essence ; il ne se meut en aucune façon ; il ne peut donc faire ainsi retour, pour la connaître, à son essence. Donc il ne se connaît pas.

2. Connaître est un certain “ pâtir ”, un “ être mû ”, comme il est dit au livre De l’Ame ; la science est encore une assimilation de l’esprit à la chose connue ; enfin, ce que l’on sait est une perfection de celui qui sait. Or, nul ne pâtit de lui-même, ne se perfectionne lui-même, n’est semblable à lui-même, comme l’observe Saint Hilaire.

3. Nous sommes semblables à Dieu surtout par l’intelligence, parce que c’est l’esprit, dit Saint Augustin, qui nous fait à l’image de Dieu. Mais notre intellect ne parvient pas à se connaître lui-même, si ce n’est en connaissant d’autres choses, comme l’affirme le livre De l’Ame. Donc Dieu non plus ne se connaît pas, si ce n’est peut-être en connaissant autre chose que lui.

En sens contraire :

L’Apôtre écrit (1 Co 2, 11) : “ Nul ne connaît ce qui concerne Dieu, si ce n’est l’Esprit de Dieu. ”

Réponse :

Dieu se connaît, et il se connaît par lui-même. Pour le comprendre, il faut savoir que si, dans le cas d’opérations qui s’étendent à un effet extérieur, l’objet de l’opération, c’est-à-dire son terme, est quelque chose d’extérieur au sujet opérant, au contraire, quand il s’agit d’opérations qui sont dans le sujet opérant lui-même, l’objet en lequel se termine l’opération est dans le sujet opérant, et en cela même consiste l’opération : que l’objet est dans le sujet. Aussi est-il dit au livre De l’Ame que le sensible en acte est identique au sens en acte, et que l’intelligible en acte est identique à l’intellect en acte. Car sentir ou connaître intellectuellement en acte quelque chose, cela vient de ce que notre intellect ou notre sens est actuellement informé par la force du sensible ou de l’intelligible. Et si le sens ou l’intelligence diffèrent du sensible ou de l’intelligible, c’est seulement quand ils sont l’un et l’autre en puissance. Donc, comme en Dieu rien n’est potentiel, mais qu’il est l’acte pur, il y a nécessité qu’en lui l’intellect et l’objet de l’intellect soient identiques de toute manière ; de telle sorte que jamais il ne soit dépourvu de forme intelligible, comme nous quand nous ne connaissons qu’en puissance ; et que, d’autre part, la forme intelligible ne soit pas distincte de la substance même de l’intellect divin, comme il arrive pour notre intellect quand il est actuellement connaissant. En conséquence, la forme intelligible dont on parle est l’intellect divin lui-même, et ainsi il se connaît lui-même par lui-même.

Solutions :

l. · Faire retour à sa propre essence ”, c’est simplement subsister en soi. En effet, la forme, en tant qu’elle parfait la matière en lui donnant l’être, se répand en quelque sorte dans cette matière. Mais en tant qu’elle a l’être en elle-même, elle revient à elle. Donc, les facultés cognitives non subsistantes, mais qui sont l’acte d’organes corporels, ne se connaissent pas elles-mêmes, comme on le voit de nos divers sens. Au contraire, les facultés cognitives qui subsistent par elles-mêmes peuvent se connaître elles-mêmes. C’est ce que déclare le Livre des Causes quand il dit : “ Celui qui connaît sa propre essence fait retour à son essence. ” Or, subsister par soi-même est souverainement le cas de Dieu. Donc, selon cette façon de parler, on devra dire que souverainement aussi Dieu fait retour à son essence, et se connaît lui-même.

2. “ Être mû ”, “ pâtir ”, ces mots sont pris équivoquement quand on dit que l’intellection est un “ être mû ”, un “ pâtir ”, comme l’explique Aristote au livre De l’Ame. Car connaître intellectuellement n’est pas un mouvement, lequel est l’acte de l’imparfait, c’est-à-dire un passage de la puissance à l’acte ; c’est un acte du parfait, c’est-à-dire un acte qui demeure dans l’agent. De même, que l’intellect soit actué par l’intelligible, ou encore qu’il lui devienne assimilé, cela convient à l’intellect auquel il arrive d’être en puissance. Étant en puissance, il diffère de son intelligible et lui est assimilé par une forme intelligible, qui est la similitude de la chose connue, et il tient d’elle sa perfection, comme la puissance est perfectionnée par l’acte. Mais l’intellect divin, qui n’est d’aucune manière en puissance, n’est pas perfectionné par l’intelligible, il ne lui est pas assimilé ; il est lui-même sa propre perfection et son propre intelligible.

3. La matière première, qui est pure puissance, n’est capable de l’être naturel que dans la mesure où elle est actualisée par la forme. Or, notre intellect passif est dans l’ordre de l’intelligible ce qu’est la matière première dans l’ordre des choses naturelles, car il est en puissance à l’égard des intelligibles comme la matière première à l’égard des choses naturelles. Il s’ensuit que notre intellect passif ne peut connaître les intelligibles que s’il est actualisé par une forme intelligible. Et ainsi il se connaît lui-même, comme il connaît tout le reste, au moyen d’une forme intelligible ; car il est évident que, connaissant un objet intelligible, il connaît sa propre intellection, et par cet acte il connaît sa puissance intellectuelle. Mais Dieu, lui, est acte pur aussi bien dans l’ordre de la connaissance que dans l’ordre de l’existence, et c’est pourquoi il se connaît lui-même par lui même.