Article 2 — Les actes notionnels sont-ils nécessaires ou volontaires ?
Objections :
1. Saint Hilaire écrit : “ Ce n’est pas sous l’impulsion d’une nécessité naturelle que le Père a engendré le Fils. ”
2. L’Apôtre dit (Col 1, 13) : “ Dieu nous a transférés dans le royaume du Fils de sa dilection. ” Or, la dilection appartient à la volonté. C’est donc par volonté que le Fils est engendré du Père.
3. Rien n’est plus volontaire que l’amour. Or, c’est comme Amour que le saint Esprit procède du Père et du Fils. Il procède donc volontairement.
4. Le Fils procède par mode intellectuel comme Verbe. Mais c’est volontairement que tout verbe est émis par celui qui parle. Le Fils procède donc du Père par volonté, et non par nature.
5. Ce qui n’est pas volontaire est nécessaire. Donc, si le Père, n’a pas engendré le Fils par volonté, il s’ensuit qu’il l’a engendré par nécessité. Or Saint Augustin enseigne le contraire dans l’ouvrage qu’il a adressé à Orose.
En sens contraire :
dans ce même ouvrage, Saint Augustin déclare que le Père n’a engendré le Fils ni par volonté, ni par nécessité.
Réponse :
La proposition : “ Ceci existe ou se produit volontairement ”, qui traduit l’ablatif uoluntate, peut d’abord signifier une pure concomitance ; je puis dire ainsi que je suis homme volontairement, puisque je veux être homme. En ce sens on pourra dire que le Père a engendré son Fils volontairement, de même qu’il est Dieu volontairement ; car il veut être Dieu, et il veut engendrer son Fils. L’adverbe (ou l’ablatif) peut aussi évoquer un principe : par exemple on dit que l’ouvrier opère volontairement, parce que sa volonté est principe de l’œuvre. Dans ce dernier sens, il faudra dire que le Père n’a pas engendré le Fils volontairement ; ce qu’il a produit par volonté, c’est la créature, comme il ressort de ce canon rapporté par Saint Hilaire : “ Si quelqu’un dit que le Fils a été fait par volonté de Dieu, comme une quelconque de ses créatures, qu’il soit anathème. ”
En voici la raison. Entre la causalité du vouloir et celle de la nature, il y a cette différence que la nature est déterminée à un seul effet, tandis que la volonté ne l’est pas. Car l’effet s’assimile à la forme par laquelle opère l’agent ; et, comme on sait, une chose n’a qu’une forme naturelle qui lui donne d’être. D’où l’adage : Comme on est, ainsi l’on fait. Mais la forme par laquelle agit la volonté n’est pas unique ; il y en a autant que d’idées conçues par l’intellect. Ce qui s’accomplit par volonté n’est donc pas tel que l’agent est en lui-même, mais tel que l’agent l’a voulu et conçu. Ainsi la volonté est le principe des choses qui peuvent être autres que ce qu’elles sont ; au contraire, les choses qui ne peuvent être autres qu’elles ne sont, ont pour principe la nature.
Or, ce qui est susceptible d’être ainsi ou autrement, bien loin d’appartenir à la Nature divine, ne peut être que créé ; car Dieu est l’Être nécessaire par soi, tandis que la créature est faite de rien. Aussi les ariens, voulant nous amener à cette conclusion que le Fils est une créature, disaient que le Père a engendré le Fils volontairement, c’est-à-dire par volonté. Pour nous, nous devons dire que le Père a engendré le Fils par nature, et non par volonté. Aussi lit-on chez Saint Hilaire : “ C’est la volonté divine qui octroie l’être à toutes les créatures ; mais c’est une naissance parfaite de la substance immuable et inengendrée, qui a donné au Fils sa nature. Toutes les choses ont été créées telles que Dieu a voulu qu’elles soient ; mais le Fils né de Dieu subsiste tel qu’est Dieu lui-même. ”
Solutions :
1. Saint Hilaire vise les hérétiques qui allaient jusqu’à refuser à la génération du Fils la concomitance du vouloir du Père. D’après eux, le Père a engendré le Fils naturellement, en ce sens qu’il n’avait pas la volonté d’engendrer, de même que nous subissons par nécessité naturelle bien des maux contraires à notre volonté : mort, vieillesse et autres afflictions. Cette intention de l’auteur ressort clairement du contexte, où l’on peut lire : “ Ce n’est pas contre sa volonté comme forcé ou poussé par une nécessité naturelle alors qu’il ne le voulait pas, que le Père a engendré le Fils. ”
2. Si l’Apôtre appelle le Christ “ Fils de dilection ” de Dieu, c’est parce qu’il est surabondamment aimé de Dieu, mais non parce que l’amour serait le principe de la génération du Fils.
3. La volonté aussi, en tant qu’elle est une certaine nature, veut quelque chose naturellement ; par exemple, la volonté de l’homme tend naturellement au bonheur. Pareillement, Dieu se veut lui-même et s’aime naturellement, tandis que la volonté divine est en quelque sorte indifférente à l’endroit des autres choses, on l’a dit. Or le saint Esprit procède comme Amour pour autant que Dieu s’aime lui-même ; c’est dire qu’il procède naturellement, tout en procédant par mode de volonté.
4. Dans les conceptions de l’intellect, également, il faut remonter aux premiers principes, lesquels sont connus naturellement. Or c’est naturellement que Dieu se connaît : et, de ce chef, la conception du Verbe est naturelle.
5. Il y a le nécessaire par soi, et le nécessaire par un autre. Nécessaire par un autre, on peut l’être de deux manières. D’abord, en raison de sa cause efficiente et contraignante ; on nomme ainsi nécessaire ce qui est violent. Ensuite, en raison de sa cause finale ; ainsi dans les choses posées en vue d’une fin, on dira “ nécessaire ” ce sans quoi la fin ne peut se réaliser, ou se réaliser dans de bonnes conditions. Mais aucun de ces modes de nécessité ne convient à la génération divine ; car Dieu n’est pas ordonné à une fin, et aucune contrainte n’a prise sur lui. Le nécessaire par soi, c’est ce qui ne peut pas ne pas être ; ainsi est-il nécessaire que Dieu existe. Et voilà en quel sens il est nécessaire que le Père engendre le Fils.