Article 6 — Les actes notionnels peuvent-ils se terminer à plusieurs personnes ?
Objections :
1. Il semble que les actes notionnels peuvent se terminer à plusieurs personnes, de sorte qu’il y ait en Dieu plusieurs personnes engendrées ou spirées. En effet, quiconque possède la puissance d’engendrer, peut engendrer. Or le Fils possède la puissance d’engendrer. Donc il peut engendrer ; et certes, non point lui-même. Donc il peut engendrer un autre fils. Donc il peut y avoir plusieurs Fils en Dieu.
2. Saint Augustin dit : “ Le Fils n’a pas engendré de Créateur. Ce n’est pas qu’il ne l’ait pas pu, mais il ne le devait pas. ”
3. Pour engendrer, Dieu le Père, est plus puissant qu’un Père créé. Or un homme peut engendrer plusieurs fils. Donc Dieu aussi, surtout parce que la puissance du Père n’est pas diminuée quand il a engendré son Fils.
En sens contraire :
il n’y a pas de différence chez Dieu entre être et pouvoir. Donc s’il pouvait y avoir plusieurs Fils en Dieu, de fait il y en aurait plusieurs. Il y aurait ainsi plus de trois personnes en Dieu, et c’est là une hérésie.
Réponse :
Comme dit le Symbole attribué à saint Athanase, il y a en Dieu un seul Père, un seul Fils et un seul saint Esprit. On peut en donner quatre raisons. La première se tire des relations qui seules distinguent les personnes. Puisque les personnes divines sont les relations subsistantes elles-mêmes, il ne pourrait y avoir en Dieu plusieurs Pères ou plusieurs Fils que s’il y avait plusieurs paternités et plusieurs filiations. Ceci d’ailleurs ne serait possible que par distinction matérielle entre ces filiations, car, dans une même espèce, les formes ne sont multipliables qu’en raison de la matière, qui n’existe pas en Dieu. Il ne peut donc y avoir en lui qu’une seule filiation subsistante, de même que la blancheur subsistante, si elle pouvait exister, serait unique.
La deuxième raison se prend des processions. Dieu connaît et veut toutes choses par un acte unique et simple. Il ne peut donc y avoir qu’une seule personne procédant comme verbe, et c’est le Fils ; une seule personne procédant comme amour, et c’est le saint Esprit.
La troisième raison se prend du mode de procéder. Les personnes procèdent naturellement, nous l’avons dit. Or la nature est déterminée à un seul effet.
La quatrième raison est tirée de la perfection des Personnes divines : si le Fils est parfait, c’est que la filiation divine est tout entière contenue en lui, et qu’il n’y a qu’un seul Fils. On en dirait autant des autres Personnes.
Solutions :
1. Certes, on doit concéder purement et simplement que le Fils possède la puissance que possède le Père. Mais on ne concédera pas la formule latine Filius habet potentiam generandi si du moins on entend generandi comme le gérondif du verbe actif, ce qui signifierait : Le Fils a la puissance d’engendrer. Le Père et le Fils ont bien aussi un seul et même être, et pourtant on ne dira pas que “ le Fils est le Père ”, en raison du prédicat personnel qui s’ajoute ici à “ est ”. Toutefois, si le mot generandi est gérondif du verbe passif, alors, oui, il y a dans le Fils une potentia generandi : la puissance d’être engendré (par le Père). On le concédera encore, si c’est le gérondif du verbe impersonnel, autrement dit : la puissance d’être engendré par une personne quelconque.
2. Dans ce passage, Saint Augustin ne veut pas dire que le Fils pourrait engendrer un fils ; mais que, s’il n’engendre pas, ce n’est pas par impuissance, comme on le verra plus loin.
3. L’immatérialité et la perfection divines exigent qu’il ne puisse pas y avoir plusieurs Fils en Dieu. Le fait de n’avoir qu’un Fils n’implique donc chez le Père aucune impuissance d’engendrer.
Il s’agit maintenant de comparer les Personnes entre elles. Nous considérerons d’abord leur égalité et leur similitude (Q. 42), ensuite leur mission (Q. 43).