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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Faut-il attribuer aux personnes les actes notionnels ?

Objections :

1. Selon Boèce, “ tous les genres, dès qu’on les applique à qualifier Dieu, se muent en la substance divine, exception faite des termes relatifs ”.Or l’action est l’un des dix genres. Donc, si l’on attribue une action à Dieu, elle appartiendra à son essence, et non pas à la notion.

2. Pour Saint Augustin, tout ce qu’on énonce de Dieu lui est attribué soit à titre de substance, soit

à titre de relation. Mais ce qui appartient à la substance divine se trouve exprimé par les attributs essentiels ; ce qui appartient à la relation, est exprimé par les noms des personnes et par ceux des propriétés. Il n’y a donc pas lieu d’attribuer encore aux personnes des actes notionnels.

3. C’est une propriété de l’action, qu’elle entraîne avec elle une passion. Mais nous n’admettons pas de passions en Dieu. Il ne faut donc pas non plus y admettre des actes notionnels.

En sens contraire :

Saint Augustin dit qu’“ il est propre au Père d’engendrer le Fils ”. Or engendrer est un acte ; il faut donc poser des actes notionnels en Dieu.

Réponse :

Dans les Personnes divines, la distinction se prend selon l’origine. Mais une origine ne peut se désigner convenablement que par des actes. Donc, quand on a voulu désigner l’ordre d’origine entre les Personnes divines, il a bien fallu attribuer aux personnes des actes notionnels.

Solutions :

1. Toute origine se désigne par un acte. Mais on peut attribuer à Dieu deux ordres d’origine. L’une concerne la procession des créatures ; mais c’est là un attribut commun aux trois Personnes. C’est pourquoi les actions attribuées à Dieu pour désigner la procession des créatures appartiennent à l’essence. Mais on considère en Dieu un autre ordre d’origine : une personne y procède d’une autre. Aussi les actes qui désignent cet ordre d’origine sont-ils qualifiés de “ notionnels ” : on sait que les “ notions ” des personnes sont les rapports mutuels entre ces personnes.

2. Actes notionnels et relations des personnes ne diffèrent que par leur mode de signifier ; en réalité, c’est une seule et même chose. Le Maître des Sentences disait ainsi que la génération et la naissance “ prennent en d’autres termes, le nom de paternité et de filiation ”. Pour en être certain, il faut remarquer ceci. C’est le mouvement qui nous a d’abord permis de conjecturer un lien d’origine entre une chose et une autre ; dès qu’une chose est tirée hors de son état par un mouvement, il nous est apparu que cela provenait de quelque cause. De là vient que, dans sa signification originelle, le terme d’action évoque l’origine du mouvement. Le mouvement, en effet, en tant qu’il est dans le mobile pour l’effet d’un autre, se nomme passion ; et l’origine du mouvement lui-même en tant que celui-ci part d’un autre et se termine en ce qui est mû, prend le nom d’action. Donc, si l’on élimine le mouvement, action n’évoque plus que l’ordre d’origine, en tant qu’il va de la cause ou principe à ce qui en provient. Et puisqu’en Dieu il n’y a pas de mouvement, l’action personnelle du principe producteur d’une personne n’est pas autre chose que son rapport de principe à la personne qui en procède. Ces rapports, d’ailleurs, ce sont les relations mêmes ou notions. Mais, comme nous ne pouvons parler des choses divines et intelligibles qu’à la manière des choses sensibles d’où nous tirons notre connaissance ; et comme en cellesci les actions et passions, en raison du mouvement qu’elles impliquent, sont distinctes des relations résultant des actions et passions, il a bien fallu signifier les rapports des personnes par deux catégories distinctes de termes : par manière d’actes, et par manière de relations. Ainsi il est clair qu’en réalité il s’agit d’une seule et même chose ; il n’y a de différence que dans le mode de signifier.

3. Oui, en tant que l’action évoque l’origine du mouvement, elle entraîne de soi une passion. Mais ce n’est pas en ce sens qu’on affirme une action dans les Personnes divines ; dès lors, on n’y pose rien de “passif”, sinon du point de vue de la grammaire, dans l’expression verbale : comme on dit que le Père engendre, ainsi dit-on que le Fils est engendré.