Article 5 — En quoi consiste cette puissance ?
Objections :
1. Qui dit puissance, dit principe, par définition : la puissance active, selon Aristote, est le principe de l’action. Or en Dieu “ principe d’une personne ” est un terme notionnel. Donc en Dieu la puissance ne signifie pas l’essence, mais, la relation.
2. En Dieu, pas de différence entre pouvoir et agir. Mais la génération, en Dieu, signifie la relation. La puissance d’engendrer la signifie donc aussi.
3. Les attributs qui signifient l’essence en Dieu, sont communs aux trois Personnes. Mais la puissance d’engendrer n’est pas commune aux trois Personnes. Elle est propre au Père. Elle ne signifie donc pas l’essence.
En sens contraire :
de même que Dieu peut engendrer un Fils, de même aussi il le veut. Mais la volonté d’engendrer signifie l’essence. La puissance d’engendrer la signifie donc aussi.
Réponse :
Pour certains, la puissance d’engendrer signifierait en Dieu la relation. Mais cela ne se peut pas. Ce qu’on nomme proprement puissance, dans un agent quelconque, est ce par quoi l’agent agit. D’autre part, quiconque produit quelque chose par son action, assimile cette chose à soi, et précisément à la forme en vertu de laquelle il agit. Par exemple, l’homme engendré ressemble à son progéniteur précisément dans la nature humaine, en vertu de laquelle l’homme peut engendrer un homme. Donc, chez tout engendrant, ce qui constitue sa puissance génératrice est cela même en quoi l’engendré ressemble à l’engendrant. Or, le Fils de Dieu est semblable au Père qui l’engendre, précisément quant à sa nature divine. C’est donc la nature divine dans le Père, qui est pour celui-ci sa puissance d’engendrer. Aussi lisons-nous chez Saint Hilaire : “ Il est impossible que la naissance divine ne garde pas la nature même d’où elle provient ; car ce qui tire sa substance de Dieu même et non d’ailleurs, ne peut être autre que Dieu. ”
Il faut donc dire avec le Maître des Sentences que la puissance d’engendrer signifie principalement l’essence divine et non pas la relation seulement. Et même, elle ne signifie pas l’essence en tant qu’identique à la relation, ce qui serait signifier les deux au même titre. Sans doute la paternité se présente comme une forme du Père ; mais c’est une propriété personnelle qui joue, pour la personne du Père, le rôle de la forme individuelle pour l’individu créé. Or, dans les êtres créés, la forme individuelle constitue bien la personne qui engendre ; mais elle n’est pas ce par quoi la personne engendre, sinon Socrate engendrerait Socrate. Par suite, la paternité non plus ne peut pas être considérée comme ce par quoi le Père engendre, mais bien comme ce qui constitue la personne du géniteur : sinon le Père engendrerait un Père. Ce par quoi le Père engendre, c’est la nature divine en quoi le Fils lui est assimilé. Aussi voit-on que Damascène appelle la génération “ une œuvre de la nature ”, non que celle-ci engendre, mais c’est par elle que le géniteur engendre. Par conséquent, la puissance d’engendrer signifie en droite ligne la nature divine, et la relation seulement de façon conjointe.
Solutions :
1. Le mot “ puissance ” ne désigne pas la relation même de principe, sinon ce terme appartiendrait au genre relation ; il désigne la réalité qui fait fonction de principe et encore non à titre d’agent (principium quod) mais à titre de forme par laquelle l’agent agit (principium quo). Or l’agent se distingue sans doute de ce qu’il fait, le géniteur se distingue de l’engendré ; mais ce par quoi le géniteur engendre est commun à l’engendré et à son géniteur, et d’autant plus parfaitement que la génération est plus parfaite. Aussi, puisque la génération divine est souverainement parfaite, ce par quoi le géniteur engendre est commun à l’engendré et à l’engendrant ; commun par identité numérique, et non pas seulement spécifique comme dans les créatures. Donc, quand on dit que l’essence divine est le principe par quoi le géniteur engendre, il ne s’ensuit pas que l’essence se distingue de l’engendré ; cela s’ensuivrait si l’on disait que l’essence divine engendre.
2. En Dieu, entre la puissance d’engendrer et l’acte d’engendrer, l’identité est du même ordre qu’entre l’essence divine et la génération ou la paternité : identité réelle, avec distinction de raison.
3. L’expression “ puissance d’engendrer ” évoque la puissance dans le terme direct et la génération dans le complément, comme quand on parle de “ l’essence du Père ”. Ainsi donc l’essence directement signifiée dans cette expression, est commune aux trois Personnes ; quant à la notion qu’elle connote, elle est propre à la personne du Père.