Article 4 — Les Personnes divines sont-elles égales en grandeur ?
Objections :
1. Le Fils n’a pas la même grandeur que le Père. Il dit lui-même en Jn 14, 28 : “ Le Père est plus grand que moi. ” Et l’Apôtre (1 Co 15, 28) : “ Le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a tout soumis. ”
2. La paternité fait partie de la dignité du Père. Mais la paternité ne convient pas au Fils. Le Fils ne possède donc pas toute la dignité du Père. Il n’a donc pas la même grandeur que le Père.
3. Dès qu’il y a tout et parties, plusieurs parties font plus qu’une seule ou qu’un moindre nombre de ces parties ; ainsi trois hommes font un total plus grand que deux hommes ou un seul. Mais il semble bien qu’en Dieu il y ait un tout universel et des parties ; car, sous le terme général de relation ou notion, sont comprises plusieurs “ notions ”. Et puisque dans le Père, il y a trois de ces notions, et deux seulement dans le Fils, il semble donc que le Fils n’est pas égal au Père.
En sens contraire :
on lit dans l’épître aux Philippiens (2, 6) : “ Il n’a pas cru que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu. ”
Réponse :
Il faut reconnaître que le Fils est aussi grand que le Père. En effet, la grandeur de Dieu n’est pas autre chose que la perfection de sa nature. D’autre part, pour qu’il y ait paternité et filiation, il faut que, par sa génération, le fils parvienne à posséder en perfection la nature du père, comme le père la possède. Chez les hommes, il est vrai, la génération est un changement qui fait passer le sujet de la puissance à l’acte ; aussi le fils n’est-il pas dès le début égal au père qui l’engendre ; c’est par une croissance convenable qu’il parvient à cette égalité, sauf accident imputable à un défaut du principe générateur. Mais il est clair, par ce qu’on a dit plus haut, qu’en Dieu s’établissent des rapports de vraie et propre paternité et filiation ; et il n’est pas possible d’admettre une défaillance de la vertu de Dieu le Père, en son acte générateur, ni que Dieu le Fils soit parvenu à sa perfection par un développement successif. Il faut donc conclure que, de toute éternité, le Fils est aussi grand que le Père. C’est pourquoi Saint Hilaire écrit ; “ Écartez de cette naissance les misères de la condition corporelle ; écartez le processus initial de la conception, les douleurs de l’enfantement et toutes les nécessités humaines ; tout fils, par sa naissance naturelle, jouit de l’égalité avec son père, puisqu’il est la similitude vivante de sa nature. ”
Solutions :
1. Ces paroles concernent le Christ considéré selon sa nature humaine, en laquelle, de fait, il est inférieur à son Père et lui est soumis ; mais considéré en sa Nature divine, il est égal à son Père. C’est bien ce que dit Saint Athanase : “ Égal à son Père selon sa divinité, inférieur au Père selon son humanité. ” Ou comme dit Saint Hilaire : “ Par sa situation de Donateur, le Père serait plus grand ; mais en raison de ce qui est donné, l’Être divin, indivisible, le bénéficiaire n’est pas moins grand ”, et, dans son Livre sur les Conciles, il explique que “ la soumission du Fils, c’est sa piété naturelle ”, qui consiste à reconnaître qu’il tient du Père sa nature. “ Mais la soumission de tous les autres, c’est leur condition infirme de créature. ”
2. L’égalité est un rapport de grandeur. Or la grandeur de Dieu est la perfection de sa nature, on l’a dit, et elle ressortit à l’essence. C’est dire qu’en Dieu égalité et similitude concernent les attributs essentiels, et qu’on n’y peut parler d’inégalité ou de dissemblances à propos des distinctions relatives Saint Augustin dit ainsi : “ Demander "de qui" est telle Personne, c’est poser une question d’origine mais demander "quelle" elle est, et de quelle "grandeur", voilà qui intéresse l’égalité. ” Donc, si la paternité est une dignité du Père, c’est pour autant qu’elle est l’essence du Père : la dignité est en effet un attribut absolu qui ressortit à l’essence. Et, comme la même essence est paternité dans le Père et filiation dans le Fils, ainsi la même dignité est dans le Père sa paternité, et dans le Fils sa filiation. Il est donc vrai que le Fils possède toute la dignité du Père. Et on ne peut pas déduire : “ Le Père possède la paternité, donc le Fils possède la paternité ” ; car on passe là de l’absolu au relatif. Le Père et le Fils ont bien même et unique essence ou dignité ; mais dans le Père elle comporte la condition relative de donateur, et dans le Fils le bénéficiaire qui reçoit.
3. Bien que le prédicat “ relation ” se vérifie de chaque relation divine, ce n’est pas en Dieu un tout universel, puisque toutes ces relations ne font qu’un selon l’essence et l’être. C’est là une condition opposée à celle d’universel, dont les parties sont distinctes selon l’être. Il en est de même de la personne, on l’a déjà dit : en Dieu, ce n’est pas un universel. Dès lors, toutes les relations divines ne font pas un total plus grand qu’une seule de ces relations ; et toutes les personnes ne font pas quelque chose de plus grand qu’une seule, puisque chaque personne possède toute la perfection de la Nature divine.