Article 1 — Y a-t-il lieu de parler d’égalité entre les Personnes divines ?
Objections :
1. Qui dit égalité, dit quantité identique de part et d’autre, selon Aristote. Or il n’y a pas de quantité chez les Personnes divines. Pas de quantité continue, d’abord : ni intrinsèque, ou grandeur ; ni extrinsèque : lieu ou temps. Ce n’est pas non plus la quantité discrète, ou nombre, qui donnera lieu ici à une égalité, car deux personnes font plus qu’une seule. Donc, pas d’égalité entre les Personnes divines.
2. On l’a déjà dit : les Personnes divines sont d’essence unique. Et l’on signifie ainsi l’essence comme une forme. Or, avoir même forme fonde un rapport de similitude, et non pas d’égalité. Parlons donc de similitude entre les Personnes divines, mais non d’égalité.
3. L’égalité est toujours réciproque : autrement dit, on est égal à son égal. Mais on ne peut dire des Personnes divines qu’elles soient égales l’une
à l’autre. Saint Augustin écrit en effet : “ L’image qui reproduit son modèle à la perfection, s’égale bien à lui ; mais lui ne s’égale point à son image. ” Or l’image du Père, c’est le Fils. Ainsi donc le Père n’est pas égal au Fils. Par conséquent, il n’y a pas d’égalité entre les Personnes divines.
4. L’égalité est une relation. Mais il n’y a pas de relation commune à toutes les personnes ; au contraire, c’est par leurs relations qu’elles se distinguent l’une de l’autre. L’égalité ne convient donc pas aux Personnes divines.
En sens contraire :
Saint Athanase dit dans son Symbole : “ Les trois Personnes coéternelles sont égales entre elles. ”
Réponse :
L’égalité des Personnes divines est une conclusion nécessaire En effet, selon le Philosophe, il y a égalité quand il n’y a aucune différence en plus ou en moins. Et précisément, chez les Personnes divines, on ne peut poser la moindre différence en plus ou en moins. C’est Boèce qui le dit : “ Ceux-là n’échappent pas au risque de diviser la divinité, qui y mettent du plus ou du moins, comme les ariens, qui déchirent la Trinité en y introduisant des degrés, et en font une pluralité. ”
Voici pourquoi. Des choses inégales ne peuvent pas avoir la même quantité, numériquement la même. Or, en Dieu, la quantité n’est pas autre chose que l’essence Il en résulte que, s’il y avait la moindre inégalité entre les Personnes divines, elles n’auraient pas une essence unique, autrement dit, les trois Personnes ne seraient pas un seul Dieu. Cela étant impossible, il faut bien admettre l’égalité des Personnes divines.
Solutions :
1. La quantité est de deux sortes. La quantité de masse, ou quantité dimensive n’existe que dans les êtres corporels ; elle n’a évidemment pas de place dans les Personnes divines. La quantité virtuelle mesure la perfection d’une nature ou d’une forme ; c’est d’elle qu’il s’agit quand on parle d’une chose “ plus ou moins chaude ” ; on veut dire qu’elle est plus ou moins parfaite en ce genre de qualité qu’est la chaleur. Or, on peut envisager la quantité virtuelle d’abord dans sa racine, c’est-à-dire dans la perfection même de la forme ou nature ; en ce sens, on parlera de grandeur spirituelle, comme on parle d’une grande chaleur, à raison de son intensité ou perfection. Saint Augustin a dit : “ Pour les choses qui sont grandes autrement que par la masse, être plus grand, c’est être meilleur ” ; et l’on sait que “ meilleur ” désigne un plus parfait. En second lieu, on peut envisager la quantité virtuelle dans les effets de la forme. De ces effets, le premier est l’être, car toute chose a l’être selon sa forme ; le second est l’opération, car tout agent agit en vertu de sa forme. La quantité virtuelle se vérifiera donc et dans l’être et dans l’opération. Dans l’être d’abord, en ce sens que les choses de nature plus parfaite ont une durée plus grande ; dans l’opération aussi, en ce sens que les natures plus parfaites sont plus puissantes pour agir. Et voilà précisément, selon Saint Augustin, comment s’entend l’égalité entre le Père, le Fils et le saint Esprit : “ C’est qu’aucun d’eux ne précède l’autre en éternité, ne le dépasse en grandeur, ni le surpasse en puissance. ”
2. Quand la comparaison porte sur la quantité virtuelle, l’égalité implique la similitude, avec ceci en plus qu’elle exclut toute différence de degré.
En effet, toutes les choses qui ont même forme, peuvent se dire semblables, même si elles participent inégalement à cette forme ; on dit ainsi que l’air est semblable au feu par sa chaleur. Mais on ne peut pas les dire égales, si l’une participe à cette forme plus parfaitement que l’autre. Or le Père et le Fils, non seulement n’ont qu’une seule et même nature, mais ils l’ont aussi parfaitement l’un que l’autre : aussi disons-nous, non seulement contre Eunomius, que le Fils est semblable au Père, mais aussi, contre Arius, qu’il est égal au Père.
3. L’égalité et la similitude peuvent s’exprimer en Dieu par deux sortes de vocables : des noms et des verbes. Quand on y emploie des noms, c’est bien d’égalité et de similitude mutuelle qu’il s’agit entre personnes divines : le Fils est égal et semblable au Père, et réciproquement. La raison en est que l’essence n’appartient pas davantage au Père qu’au Fils ; aussi, de même que le Fils a la grandeur du Père, autrement dit est égal au Père, de même aussi le Père a la grandeur du Fils, autrement dit est égal au Fils. Mais dans les créatures “ il n’y a pas réciprocité d’égalité et de similitude ”, dit Denys i. Nous disons bien que les effets sont semblables aux causes, pour autant qu’ils possèdent la forme de leur cause ; mais la réciproque n’est pas vraie, parce que la forme est dans la cause à titre principal, dans l’effet à titre secondaire. Quant aux verbes, il signifient l’égalité avec mouvement. Et s’il est vrai qu’en Dieu il n’y a pas de mouvement, du moins on y vérifie une sorte de “ recevoir ”. Donc, parce que le Fils reçoit du Père ce qui le rend son égal, nous disons que le Fils est égal au Père, et non l’inverse.
4. Dans les Personnes divines, la pensée ne trouvera rien de plus que l’essence où elles communient, et les relations qui les distinguent. Or, l’égalité entre les personnes implique ces deux aspects : distinction des personnes, d’abord, car nul n’est égal à soi-même ; unité d’essence, ensuite, car si les personnes sont égales entre elles, c’est qu’elles ont même grandeur et essence. D’ailleurs, il est clair que, de soi-même à soi-même, il n’y a pas de relation réelle ; pas davantage d’une relation à une autre. Par exemple, lorsqu’on dit que la paternité s’oppose à la filiation, l’opposition n’est pas une relation qui s’intercalerait entre la paternité et la filiation. Sans quoi, dans les deux cas, on multiplierait les relations à l’infini.
Dès lors l’égalité, et pareillement la similitude, n’est pas, dans les Personnes divines, une relation réelle à distinguer des relations personnelles ; elle inclut dans son concept aussi bien les relations distinctes des personnes, que l’unité d’essence. De là ce mot du Maître des Sentences : ici “ la dénomination seule est relative ”