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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — Les Personnes divines sont-elles égales en puissance ?

Objections :

1. Nous lisons dans Saint Jean (5, 19) : “ Le Fils ne peut rien faire de lui-même, il ne fait que ce qu’il voit faire au Père. ” Mais le Père peut agir de lui-même. Il est donc plus puissant que le Fils.

2. Celui qui commande et enseigne a un pouvoir supérieur à celui qui obéit et écoute. Or le Père commande au Fils, ainsi qu’il est dit dans Saint Jean (14,31) : “ Ce que mon Père m’a ordonné, je le fais. ” Le Père enseigne aussi le Fils, selon qu’il est dit (Jn 5, 20) : “ Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait. ” Pareillement le Fils écoute, selon cette autre parole (Jn 5, 30) : “ Je juge selon ce que j’entends. ” Donc le pouvoir du Père est supérieur à celui du Fils.

3. A la toute-puissance du Père, il appartient de pouvoir engendrer un Fils égal à lui-même. Saint Augustin dit ainsi : “ Si le Père n’a pu engendrer son égal, où est sa toute-puissance ? ” Or le Fils ne peut pas engendrer de fils, on l’a vu précédemment. Le Fils ne peut donc pas tout ce qui relève de la toute-puissance du Père ; autrement dit, il ne lui est pas égal en puissance.

En sens contraire :

on lit dans Saint Jean (5, 19) : “ Tout ce que fait le Père, le Fils aussi le fait pareillement. ”

Réponse :

Il faut dire que le Fils est égal au Père en puissance. Car la puissance d’agir suit la perfection de la nature. On le voit bien dans les créatures : plus la nature qu’on possède est parfaite, plus la vertu active est grande. Or, on a montré plus haut que la notion même de paternité et de filiation divine exige que le Fils soit égal au Père en grandeur, c’est-à-dire en perfection de nature. Il en résulte que le Fils est égal au Père en puissance. La même raison vaut pour le saint Esprit comparé au Père et au Fils.

Solutions :

1. En disant que le Fils “ ne peut rien faire de lui-même ”, on ne refuse au Fils rien de la puissance du Père ; car on ajoute aussitôt que “ tout ce que fait le Père, le Fils le fait également ”. On montre seulement par là que le Fils tient sa puissance du Père comme il tient de lui sa nature. Comme dit Saint Hilaire : “ Si grande est l’unité de la Nature divine, que le Fils, quand il agit par soi, n’agit pas de lui-même. ”

2. Quand il est dit que le Père “ montre ” au Fils et que le Fils l’“ écoute ”, entendons simplement que le Père communique sa science au Fils, comme il lui communique son essence. Et l’on peut rapporter à cette explication le commandement du Père : en engendrant son Fils, il lui donne de toute éternité connaissance et vouloir de ce qu’il aura à faire. Ou bien, et de préférence, on rapportera ces expressions au Christ dans sa nature humaine.

3. Comme la même essence est dans le Père sa paternité, et dans le Fils sa filiation, ainsi c’est par la même puissance que le Père engendre et que le Fils est engendré. Il est donc clair que, tout ce que peut le Père, le Fils le peut également. On n’en déduira pas cependant que le Fils peut engendrer ; ce serait là encore passer indûment de l’absolu au relatif. En Dieu, en effet, la génération signifie la relation. Le Fils a donc la même puissance que le Père avec une relation différente : le Père a cette puissance à titre de donateur, ce qu’on exprime en disant qu’il peut engendrer ; le Fils, de son côté, l’a comme bénéficiaire qui reçoit, et on l’exprime en disant qu’il peut être engendré.