Article 2 — Dieu peut-il créer quelque chose ?
Objections :
1. Il ne semble pas que Dieu puisse créer quelque chose. Car, selon Aristote, les philosophes anciens admirent comme un axiome universel que du néant rien ne peut sortir. Or, la puissance de Dieu ne s’étend pas à ce qui est contraire aux premiers principes ; ainsi ne peut-il pas faire que le tout ne soit pas plus grand que la partie, ou que l’affirmation et la négation soient vraies en même temps. Donc il ne peut pas faire quelque chose de rien, ce qui est créer.
2. Si créer c’est faire quelque chose de rien, être créé c’est devenir quelque chose. Mais tout devenir est un changement. Donc la création est un changement. Mais tout changement se fait dans un sujet, comme le montre cette définition du mouvement : l’acte de ce qui existe en puissance. Donc il est impossible que quelque chose soit fait de rien par Dieu.
3. Ce qui est fait est nécessairement fait à un moment donné. Mais on ne peut pas dire que ce qui est créé se fasse et ait été fait au même moment ; car, dans les choses permanentes, ce qui devient n’existe pas, et ce qui est devenu existe à présent, autrement, quelque chose existerait et n’existerait pas au même moment. Donc, si quelque chose devient, sa production précède ce qu’il est devenu. Mais cela ne peut être sans la préexistence d’un sujet qui porte ce devenir. Donc il est impossible que quelque chose soit fait de rien.
4. On ne peut parcourir une distance infinie. Mais il y a une distance infinie entre l’être et le rien. Il est donc impossible que quelque chose soit fait de rien.
En sens contraire :
on lit dans la Genèse : “ Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. ” Et la Glose dit alors que créer, c’est faire quelque chose de rien.
Réponse :
Non seulement il n’est pas impossible que Dieu crée quelque chose, mais il est nécessaire d’affirmer que tout a été créé par Dieu, comme on le déduit de ce qui précède. Car, celui qui fait quelque chose à partir de quelque chose d’autre, le fait à partir de ce qui est présupposé à son action, et n’est pas produit par elle. Ainsi l’artisan opère à partir d’éléments naturels, comme le bois et le bronze, qui ne sont pas produits par son action, mais par l’action de la nature. La nature elle-même produit les réalités naturelles quant à leur forme, mais elle présuppose la matière. Donc, si Dieu agissait seulement à partir d’un élément présupposé à son action, cet élément ne serait pas causé par lui. Or, on a montré plus haut que rien ne peut être dans les étants qui ne vienne de Dieu, cause universelle de tout l’être. Il est donc nécessaire de dire que c’est à partir de rien que Dieu produit les choses dans l’être.
Solutions :
1. On a déjà vu que les philosophes anciens n’ont considéré que l’émanation des effets particuliers à partir de causes particulières, auxquelles il est nécessaire de présupposer quelque chose qui précède leur action. D’où leur axiome que rien ne peut sortir de rien. Mais cela ne s’applique pas à l’émanation première à partir du principe universel des choses.
2. La création n’est pas un changement, si ce n’est selon notre mode de concevoir. Car il appartient à la raison de changement qu’un même être se comporte de façon différente maintenant et auparavant. Dans certains cas, c’est le même être en acte qui a changé, comme dans les changements selon la qualité, la quantité et le lieu ; dans d’autres cas, c’est seulement le même être en puissance, comme dans les mutations selon la substance dont le sujet est la matière. Mais dans la création, qui produit toute la substance des choses, on ne peut saisir aucun élément identique qui diffère maintenant de l’état antérieur, si ce n’est seulement pour l’intelligence ; ainsi nous comprenons qu’une chose n’existait nullement d’abord, et qu’ensuite elle existe. Mais puisque activité et passivité se fondent dans la réalité commune du mouvement, et ne diffèrent que selon des relations diverses, dit Aristote, il s’ensuit forcément que, si l’on écarte le mouvement, il ne reste que des relations diverses dans l’être qui crée et dans celui qui est créé. Mais comme la manière de comprendre conditionne la manière de s’exprimer, la création est présentée à la manière d’un changement, et c’est pourquoi l’on dit que créer c’est faire quelque chose de rien. Cependant les termes “ faire ” et “ être fait ” sont ici mieux adaptés que “ changer” et “ être changé ”, car “ faire ” et “ être fait ” impliquent une relation de cause à effet et d’effet à cause, tandis que l’idée de changement ne s’y joint que par voie de conséquence.
3. Dans les choses qui se font sans mouvement, le devenir et le fait d’être devenu sont simultanés ; soit qu’une telle production soit le terme du mouvement, comme l’illumination (car c’est en même temps qu’une chose s’illumine et est illuminée), soit qu’elle demeure étrangère au mouvement, comme c’est simultanément que le verbe mental se forme en nous et est déjà formé. Et dans ces choses, ce qui devient est. Mais quand on dit qu’il devient, on veut dire qu’il existe par un autre, et qu’il n’existait pas auparavant. Aussi, puisque la création est sans mouvement, c’est simultanément qu’un être est en voie de création et a été créé.
4. Cette objection procède d’une fausse imagination, comme s’il y avait, entre le néant et l’être, un intermédiaire infini, ce qui est évidemment faux. Cette fausse imagination vient elle-même de ce que la création est présentée dans le langage comme une certaine mutation entre deux termes.