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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — Créer est-il commun à toute la Trinité, ou propre à l’une des Personnes divines ?

Objections :

1. Il semble que créer soit propre à l’une des Personnes. En effet, ce qui est premier est cause de ce qui est second, et le parfait est cause de l’imparfait. Mais la procession d’une Personne divine est antérieure à la procession de la créature, et elle est plus parfaite, parce que la Personne divine procède de manière à ressembler parfaitement à son principe, tandis que la créature ressemble imparfaitement au sien. Donc les processions des Personnes divines sont la cause de la procession des créatures. Et ainsi créer est le propre de la Personne.

2. Les Personnes divines ne se distinguent que par leurs processions et leurs relations. Donc tout ce qui est attribué de manière différente aux Personnes divines leur convient selon leurs processions et leurs relations. Mais la causalité à l’égard des créatures est attribuée diversement aux Personnes divines ; car, dans le Symbole de Nicée, on attribue au Père d’être le Créateur de l’univers visible et invisible ; on attribue au Fils que “ par lui tout a été fait ” ; mais à l’Esprit Saint, qu’il est Seigneur et qu’il donne la vie. Donc la causalité à l’égard des créatures convient aux Personnes selon leurs processions et relations.

3. Si l’on dit que la causalité à l’égard de la créature se prend selon quelque attribut essentiel qui est approprié à l’une des personnes, cela ne paraît pas suffisant. Car tout effet divin est causé par n’importe quel attribut essentiel, la puissance, la bonté et la sagesse ; et il ne convient pas davantage à l’un qu’à l’autre. Donc on ne devrait pas attribuer un mode déterminé de causalité à une Personne plutôt qu’à une autre, à moins qu’on ne prenne les relations et les processions comme point de départ de la distinction à établir.

En sens contraire :

Denys affirme que les noms qui concernent la causalité sont communs à toute la divinité.

Réponse :

Créer, c’est proprement causer ou produire l’être des choses. Puisque tout agent produit un être semblable à lui, le principe de l’action peut se juger à partir de son effet : ainsi le feu engendre le feu. Et c’est pourquoi créer convient à Dieu selon son être, lequel est son essence, commune aux trois Personnes. Aussi créer n’est-il pas propre à l’une des Personnes, mais commun à toute la Trinité.

Cependant, les Personnes divines, selon la raison de leur procession, ont une causalité à l’égard de la création des choses. Comme on l’a montré antérieurement, en traitant de la science et de la volonté de Dieu, Dieu est cause des choses par son intelligence et sa volonté, comme il en est de l’artisan pour les produits de son art. Or l’artisan opère d’après le verbe conçu dans son intelligence, et par l’amour que sa volonté porte à son œuvre. Aussi Dieu le Père a-t-il produit la créature par son Verbe, qui est le Fils ; et par son Amour, qui est l’Esprit Saint. De la sorte, les processions des Personnes sont la raison de la production des créatures, en tant qu’elles incluent les attributs essentiels que sont la science et la volonté.

Solutions :

1. On vient de dire que les processions des Personnes divines sont cause de la création.

2. La nature divine, bien qu’elle soit commune aux trois Personnes, leur convient cependant dans un certain ordre, en tant que le Fils reçoit du Père la nature divine, et que l’Esprit Saint la reçoit de tous deux. De même aussi, le pouvoir de créer, bien qu’il soit commun aux trois Personnes, leur convient dans un certain ordre, car le Fils la tient du Père, et le saint Esprit du Père et du Fils. Aussi attribue-t-on le nom de Créateur au Père, comme à celui qui ne tient pas d’un autre le pouvoir créateur. Du Fils, on dit que tout a été fait par lui, en tant qu’il a le même pouvoir, mais reçu d’un autre, car la préposition “ par ” désigne ordinairement une cause intermédiaire, ou un principe découlant lui-même d’un principe. Quant à l’Esprit Saint, qui tient ce même pouvoir des deux autres Personnes, on lui attribue de gouverner et de vivifier, comme Seigneur, ce que le Père a créé par le Fils.

On peut encore trouver une raison générale de cette attribution selon la façon dont les attributs essentiels sont appropriés aux trois Personnes. Comme on l’a vu précédemment, on approprie au Père la puissance, qui se manifeste surtout dans la création, et c’est pourquoi on attribue au Père d’être le Créateur. Au Fils on approprie la sagesse, par laquelle tout agent intelligent opère, et c’est pourquoi on dit de lui : “ par qui tout a été fait ”. Enfin on approprie la bonté au saint Esprit, et c’est à elle qu’il revient de gouverner en conduisant les choses aux fins qui leur sont dues, et de donner la vie, parce que celle-ci consiste en une sorte de mouvement interne et que ce qui donne d’abord le mouvement, c’est la fin et le bien.

3. Il est vrai que tout effet venant de Dieu procède de n’importe lequel de ses attributs. Néanmoins, chacun de ses effets se ramène à cet attribut avec lequel il a de l’affinité selon sa raison propre. Ainsi on attribue l’ordonnance des choses à la sagesse divine, la justification de l’impie à la miséricorde et à la bonté qui se diffuse surabondamment. Quant à la création, qui est la production de la substance même des choses, elle se ramène à la puissance.