Article 5 — Appartient-il à Dieu seul de créer ?
Objections :
1. Il semble que non. Car, selon le Philosophe, un être est parfait quand il peut produire un être qui lui ressemble. Mais les créatures immatérielles sont plus parfaites que les créatures matérielles, qui peuvent produire un être semblable à elles, car le feu engendre le feu, et l’homme engendre un homme. Donc la substance immatérielle peut produire une substance semblable à elle. Mais une substance immatérielle ne peut être faite que par création, puisqu’il n’y a pas de matière dont elle serait faite. Donc certaines créatures peuvent créer.
2. Plus il y a de résistance de la part de ce qui est fait, plus celui qui le fait doit avoir de pouvoir. Mais le contraire résiste plus que le néant. Donc il faut plus de force pour faire quelque chose à partir de son contraire ce que fait pourtant la créature que pour faire quelque chose de rien. Donc certaines créatures peuvent créer.
3. Le pouvoir de celui qui fait quelque chose s’évalue en proportion de ce qui est fait. Mais l’être créé est fini, comme on l’a prouvé lorsqu’on traitait de l’infinité de Dieu ". Donc, pour produire par création quelque chose de créé, il suffit d’un pouvoir limité. Mais avoir un pouvoir limité n’est pas contraire à la notion de créature. Donc il n’est pas impossible qu’une créature crée.
En sens contraire :
il y a ce que dit Saint Augustin : “ Ni les bons ni les mauvais anges ne peuvent être les créateurs de quoi que ce soit. ” Donc beaucoup moins encore les autres créatures.
Réponse :
Il apparaît assez au premier regard, d’après ce qui précède, que créer ne peut être l’action propre que de Dieu seul. Il faut en effet ramener les effets les plus universels aux causes les plus universelles et les plus primordiales. Or, parmi tous les effets, le plus universel est l’être lui-même. Aussi faut-il qu’il soit l’effet propre de la cause première et absolument universelle, qui est Dieu. C’est pourquoi on dit aussi dans le Livre des Causes, que ni une intelligence, ni une âme, malgré sa noblesse, ne donne l’existence, sinon en tant qu’elle opère par l’opération divine. Produire l’être absolument, et non en tant qu’il est celui-ci ou qu’il est tel, cela relève de la raison même de création. Aussi est-il manifeste que la création est l’action propre de Dieu lui-même.
Mais il arrive qu’un être participe de l’action propre d’un autre, non par son pouvoir, mais par manière d’instrument, en tant qu’il agit par le pouvoir de cet autre ; ainsi l’air est capable, par le pouvoir du feu, de chauffer et de brûler. Ceci a conduit certains penseurs à estimer que, bien que la création soit l’effet propre de la cause universelle, certaines causes inférieures, en tant qu’elles agissent par la vertu de la cause première, peuvent créer. Et c’est ainsi qu’Avicenne a prétendu que la première substance séparée, créée par Dieu, en crée une autre après elle, puis la substance de l’orbe du ciel, avec son âme ; et que la substance de l’orbe du ciel crée ensuite la matière des corps inférieurs. De la même manière, le Maître des Sentences assure que Dieu peut communiquer à la créature la puissance de créer, de telle sorte qu’elle crée par délégation, non de sa propre autorité.
Mais cela est impossible. Car une cause seconde instrumentale ne participe de l’action de la cause supérieure que dans la mesure où, par un effet qui lui est propre, elle agit par manière de disposition pour produire l’effet de l’agent principal. Donc, si elle ne faisait rien selon ce qui lui est propre, il serait inutile de l’employer, et il n’y aurait pas besoin de choisir des instruments déterminés pour produire des actions déterminées. Ainsi nous voyons qu’une hache, en coupant le bois, fait ce qu’elle tient de sa forme propre, et produit la forme d’un banc, qui est l’effet propre de l’agent principal. Or, ce qui est l’effet propre de Dieu qui crée, c’est ce qui est présupposé à tous les autres effets, à savoir l’être pris absolument. Aussi aucun autre être ne peut-il rien opérer par manière de disposition et d’instrument en vue de cet effet, puisque la création ne se fait à partir de rien de présupposé qui pourrait être disposé par l’action de l’agent instrumental. Ainsi donc il est impossible qu’il convienne à aucune créature de créer, ni par sa vertu propre, ni par sa vertu instrumentale, ni à titre ministériel.
Et il est particulièrement absurde de dire qu’un corps puisse créer ; car un corps n’agit sinon par contact et motion ; aussi son action requiert quelque chose de préexistant à son action, qui puisse être touché ou mû, ce qui est contraire à la notion de création.
Solutions :
1. Un être parfait qui participe d’une certaine nature produit un être semblable à lui, non en produisant cette nature prise absolument, mais en l’appliquant à quelque chose. Car l’homme que voici ne peut être la cause de la nature humaine prise absolument, parce qu’il serait alors cause de lui-même ; mais il est cause que la nature humaine existe dans cet homme qu’il a engendré. Et ainsi présuppose-t-il à son action la matière déterminée par laquelle il est cet homme-ci. Mais, de même que cet homme-ci participe de la nature humaine, de même tout être créé participe, si j’ose dire, de la nature de l’être ; car Dieu seul est son être, comme on l’a déjà dit. Donc aucun être créé ne peut produire aucun être pris absolument, sinon en tant qu’il cause l’être dans cet être-ci ; et ainsi faut-il que ce par quoi quelque chose est cet être-ci soit compris comme antérieur à l’action qui produit un être semblable à lui. Mais, dans une substance immatérielle, on ne peut concevoir ce qui l’individualise comme antérieur à elle, parce que ce qui l’individualise c’est sa forme, qui lui donne l’être, puisqu’il s’agit de formes subsistantes. Donc une substance immatérielle ne peut produire une autre substance immatérielle semblable à elle, quant à son être ; elle peut seulement produire une perfection surajoutée, par exemple si l’on disait, avec Denys, que l’ange supérieur illumine l’ange inférieur. C’est en ce sens qu’il y a de la paternité jusque dans le ciel, selon la parole de l’Apôtre (Ep 3,15) : (Dieu) “ de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. ” Par là encore il apparaît avec évidence que nul être créé ne peut causer quelque chose sans une réalité préexistante, ce qui exclut l’idée de création.
2. Si quelque chose est produit à partir de son contraire, c’est par accident, dit le Philosophe. Par soi il naît du sujet où il se trouvait en puissance. Donc le contraire résiste à l’agent, en ce sens qu’il empêche la puissance d’accéder à l’acte auquel l’agent s’efforce d’amener la matière : ainsi le feu entend amener l’eau à un acte semblable au sien, et il en est empêché par la forme et les dispositions contraires, qui entravent en quelque sorte la puissance pour qu’elle ne passe pas à l’acte. Et plus la puissance est liée, plus l’agent doit avoir de force pour amener la puissance à l’acte ; aussi faut-il une force beaucoup plus grande dans l’agent si nulle puissance ne préexiste. Ainsi donc il est évident qu’il faut beaucoup plus de force pour faire quelque chose de rien, que pour le faire de son contraire.
3. Le pouvoir d’un agent ne se mesure pas seulement à la substance de ce qui est fait, mais encore à la manière de le faire ; car une plus grande chaleur chauffe non seulement davantage, mais plus rapidement. Donc, bien que causer un effet fini ne manifeste pas une puissance infinie, cependant causer cet effet à partir de rien manifeste une puissance infinie. Cela découle de la solution qui précède. Si en effet il faut à l’agent une force d’autant plus grande que la puissance est plus éloignée de l’acte, l’agent qui opère sans aucune puissance préalable, comme c’est le cas du créateur, doit avoir un pouvoir infini. Car il n’y a pas de proportion entre ce qui n’a aucune puissance et la puissance que présuppose le pouvoir de tout agent naturel, elles sont entre elles comme entre le non-être et l’être. Et puisque aucune créature n’a l’intimité de la puissance pas plus qu’elle n’a l’intimité de l’être, comme on l’a prouvé antérieurement, il reste qu’aucune créature ne peut créer.