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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Le bien est-il le sujet du mal ?

Objections :

1. Il semble que non. Car tous les biens sont des existants. Mais Denys affirme que le mal n’est pas un existant et ne se trouve pas dans les êtres existants. Donc le mal n’est pas dans le bien comme dans son sujet.

2. Le mal n’est pas de l’être, et le bien est de l’être ; or le non-être ne requiert pas un être où il puisse se trouver comme dans son sujet. Donc le mal non plus ne requiert pas le bien pour y être comme dans son sujet.

3. L’un des contraires n’est pas le sujet de l’autre ; or le bien et le mal sont des contraires. Donc le mal n’est pas dans le bien comme dans son sujet.

4. Comme le sujet de la blancheur est appelé un blanc, ainsi le sujet du mal doit être appelé un mal. Donc, si le mal a pour sujet le bien, il s’ensuivra que le bien sera un mal. Cela contredit la parole d’Isaïe (5, 20) : “ Malheur à vous qui appelez bien le mal, et mal le bien. ”

En sens contraire :

Saint Augustin écrit : “ Le mal n’existe que dans le bien. ”

Réponse :

Nous l’avons dit, le mal implique l’absence de bien. Mais toute absence de bien ne s’appelle pas un mal. L’absence de bien peut en effet être prise soit comme négation pure, soit comme privation. Et l’absence de bien prise par manière de négation n’a pas raison de mal, sans quoi les choses qui n’existent d’aucune manière seraient des maux, et toute chose serait mauvaise du seul fait qu’elle n’a pas le bien d’une autre. Ainsi l’homme serait mauvais pour n’avoir pas l’agilité de la chèvre ou la force du lion. C’est lorsqu’elle est une privation que l’absence est appelée un mal : telle la privation de la vue, qu’on nomme cécité. Or, c’est un seul et même être, qui est sujet de la privation et de la forme, à savoir l’être en puissance ; qu’il s’agisse de l’être en puissance absolument, comme la matière première, sujet de la forme substantielle et de la privation opposée ; ou qu’il s’agisse d’un être en puissance sous un certain rapport et en acte par lui-même, comme un corps translucide qui est le sujet des ténèbres et de la lumière. Mais il est évident que la forme par laquelle quelque chose est en acte constitue une certaine perfection, un certain bien ; et ainsi tout être en acte est un certain bien. De même, tout être en puissance est comme tel un certain bien, selon qu’il a un ordre au bien ; de même qu’il est un être en puissance, il est un bien en puissance. Cela démontre que le sujet du mal est le bien.

Solutions :

1. Denys veut dire que le mal n’est pas dans les êtres existants à titre de partie, ou de propriété naturelle d’un existant donné.

2. Le non-être ne requiert pas de sujet si on le prend comme une négation pure ; mais la privation est “ une négation dans un sujet ”, dit le Philosophe, et c’est un tel non-être qui est le mal.

3. Le mal n’a pas pour sujet le bien qui lui est opposé ; il a pour sujet un autre bien : ainsi le sujet de la cécité n’est pas la vue, mais le vivant. Il ne semble pas moins, remarque Saint Augustin, que “ soit ici en défaut la règle de dialectique d’après laquelle les contraires ne peuvent exister ensemble ”. Mais cette règle ne se vérifie qu’à l’égard du bien et du mal pris dans leur acception commune, non en ce qui concerne spécialement tel bien ou tel mal. S’il s’agit par exemple du blanc et du noir, du doux et de l’amer, ou d’autres contraires de ce genre, ils ne sont jamais pris que concrètement, car ils appartiennent à des genres déterminés. Mais le bien embrasse tous les genres. C’est pourquoi un bien peut exister simultanément avec la privation d’un autre bien.

4. L’imprécation du prophète s’adresse à ceux qui appellent mal le bien pris comme bien ; mais cela ne résulte aucunement de ce qui précède, comme on a pu le voir.