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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le mal est-il une nature ?

Objections :

1. Il semble que oui. En effet, ce qu’on appelle un genre est une nature déterminée. Or, le mal est un genre, puisque Aristote écrit dans les Catégories que le bien et le mal ne sont pas compris dans un genre, mais sont eux-mêmes des genres par rapport aux autres choses. Donc le mal est une nature.

2. Toute différence spécifique est une nature donnée. Or le mal est une différence spécifique en morale ; par exemple un habitus mauvais, diffère spécifiquement d’un bon, comme la libéralité diffère de l’avarice.

3. Deux choses contraires ont une nature commune. Or le bien et le mal s’opposent comme deux contraires, et non pas comme privation et possession, comme dit le philosophe qui le prouve par le fait qu’entre le bien et le mal il y a un milieu, et que du mal on peut toujours faire retour au bien.

4. Ce qui n’existe pas n’agit pas. Or le mal agit, puisqu’il corrompt le bien. C’est donc que le mal est un certain être et une certaine nature.

5. Ce qui concourt à la perfection de l’univers, est forcément un être et une nature. Or, le mal concourt à la perfection de l’univers, selon Saint Augustin “ De tout ce qui constitue l’univers, il résulte une beauté admirable, et dans cet ensemble, ce qu’on appelle le mal, bien ordonné et mis à sa place, fait ressortir l’éclat du bien. ”

En sens contraire :

Denys affirme : “ Le mal n’est ni un existant, ni un bien. ”

Réponse :

Dans une opposition, un terme est connu par l’autre, comme les ténèbres par la lumière. Pour savoir ce que c’est que le mal, il faut donc utiliser la notion de bien. Or, nous avons établi plus haute que le bien est tout ce qui est désirable. Ainsi, du fait que toute nature désire son être et sa perfection, il résulte que l’être et la perfection de toute nature a raison de bien. Il est donc impossible que le mal signifie un certain être, ou une certaine nature de forme. Le terme de mal désigne donc une certaine absence de bien. Voilà pourquoi l’on dit du mal qu’il n’est “ ni un existant, ni un bien ” ; car l’être, comme tel, étant un bien, on ne peut nier l’un sans l’autre.

Solutions :

1. Aristote parle ici selon l’opinion des pythagoriciens, qui faisaient du mal une nature et qui, en conséquence, prenaient le bien et le mal pour des genres. Aristote, notamment dans ses livres de logique, a en effet l’habitude de prendre ses exemples dans les opinions courantes de son temps, selon l’estimation des autres philosophes. On peut encore dire ceci. Comme l’observe le même Philosophe dans la Métaphysique, la première contrariété est celle de la possession et de la privation ; elle se trouve dans tous les contraires, vu que l’un des contraires est toujours imparfait par rapport à l’autre, comme le noir à l’égard du blanc, et l’amer à l’égard du doux. Sous ce rapport, si l’on dit que le bien et le mal sont deux genres, ce n’est pas en parlant, rigoureusement, mais relativement aux contraires ; car dans la mesure où toute forme a raison de bien, toute privation, comme telle, a raison de mal.

2. Le bien et le mal ne sont des différences constitutives qu’en matière morale, parce que les actions reçoivent leur spécification de la fin, qui est l’objet de la volonté, principe de toute moralité. Et comme le bien a raison de fin, il s’ensuit que le bien et le mal sont en morale des différences spécifiques : le bien par lui-même, le mal au sens où il empêche les êtres de réaliser leur fin. Toutefois, cet éloignement de la fin requise constitue une espèce en matière morale, dans la mesure où il est joint à une fin indue, de même que dans les êtres matériels, on ne trouve de privation d’une forme substantielle que jointe à une autre forme. Ainsi le mal, qui est une différence constitutive en matière morale, est un certain bien joint à la privation d’un autre bien. Par exemple, la fin que se propose l’homme intempérant n’est pas de perdre le bien de la raison ; c’est de jouir d’un bien sensible en dehors de l’ordre de la raison. De telle sorte que ce mal n’est pas une différence constitutive, en tant que mal, mais en raison du bien qui lui est conjoint.

3. Par là se résout aussi le troisième argument. Aristote parle là du bien et du mal tels qu’ils sont considérés en matière morale. Ici l’on peut dire qu’il y a un milieu entre le bien et le mal en ce sens qu’on appelle bien ce qui est selon l’ordre, et mal non seulement ce qui est désordonné, mais ce qui est nuisible à autrui. C’est à cette façon de parler que se rattachent ces paroles d’Aristote : “ Le prodigue est sans doute vain, mais il n’est pas mauvais. ” Même si, du mal moral on peut revenir au bien, il n’en va pas de même pour toute espèce de mal. Ainsi, de cette sorte de mal qu’est la cécité, on ne revient pas à la vue.

4. Faire quelque chose se dit en trois sens. Tout d’abord selon la cause formelle, comme on dit que la blancheur rend un objet blanc. En ce sens, on dit que le mal, même sous la raison de privation, corrompt le bien, car il en est la corruption et la privation même. On dit encore qu’une chose agit selon la cause efficiente, comme le peintre blanchit la muraille. Enfin on parle selon la cause finale lorsque l’on dit que la fin meut celui qui fait quelque chose. Or, de ces deux dernières façons, le mal n’agit point par lui-même, c’est-à-dire en tant qu’il est une certaine privation, mais seulement en raison du bien qui s’y joint ; car toute action a pour principe une forme, et tout ce qu’on recherche comme fin est une certaine perfection. C’est pourquoi Denys écrit dans le passage cité en sens contraire : “ Le mal n’agit et n’est désiré qu’en raison du bien qui lui est adjoint ; de lui-même, il est étranger à la fin, il est en dehors de toute volonté et de toute intention. ”

5. Comme on l’a dit précédemment, les parties de l’univers sont hiérarchisées de telle sorte que l’une agisse sur l’autre, qu’elle soit sa fin et lui serve de modèle. Or, nous venons de montrer qu’il ne peut en être ainsi du mal, si ce n’est en raison du bien qui lui est conjoint. Le mal ne contribue donc pas à la perfection de l’univers, et il ne fait point partie de l’ordre universel, si ce n’est accidentellement, en raison du bien conjoint.