Article 2 — Le mal se trouve-t-il dans les choses ?
Objections :
1. Il semble que non. Car tout ce qui se trouve dans les choses est de l’être, ou la privation d’un être, ce qui est du non-être. Or Denys affirme que le mal diffère de l’existant, et plus encore du non-existant.
2. Être et chose se prennent indifféremment l’un pour l’autre. Donc, si le mal est un être dans les choses, il s’ensuit que le mal est aussi une chose, contrairement à ce que nous venons de dire.
3. “ Ce qu’il y a de plus blanc, c’est ce qui n’est pas mélangé de noir ”, observe Aristote. De même donc, le meilleur, c’est ce qui n’est pas mélangé de mal. Mais, Dieu, bien plus encore que la nature, fait toujours ce qu’il y a de meilleur. Donc dans les choses que Dieu a faites, on ne trouve aucun mal.
En sens contraire :
d’après cela il faudrait rejeter toutes les interdictions et les châtiments, qui ne concernent pas autre chose que les maux.
Réponse :
Comme nous l’avons dit à l’article précédent, la perfection de l’univers requiert qu’il y ait inégalité entre les créatures, afin que tous les degrés de bonté s’y trouvent réalisés. Or, un premier degré de bonté, c’est qu’un être soit tellement bon qu’il ne puisse jamais défaillir. Un autre, c’est qu’il soit bon, mais puisse faillir au bien. Et ces degrés se rencontrent aussi dans l’être lui-même ; car il y a certaines choses qui ne peuvent perdre l’être, comme les réalités incorporelles ; et d’autres peuvent le perdre, comme les réalités corporelles. Donc, de même que la perfection de l’univers requiert qu’il n’y ait pas seulement des réalités incorporelles, mais aussi des réalités corporelles ; de même la perfection de l’univers exige que certains êtres puissent défaillir à l’égard du bien ; d’où il suit que parfois ils défaillent. Or, la nature du mal consiste précisément en ce qu’un être défaille à l’égard du bien. D’où il est évident que, dans les choses, le mal se rencontre au même titre que la corruption, car la corruption elle-même est une sorte de mal.
Solutions :
1. Le mal diffère aussi bien de l’être pur et simple que du non-être pur et simple, n’étant ni une possession, ni une pure négation, mais une privation.
2. Comme dit Aristote dans la Métaphysique, le mot être s’entend de deux façons. D’une part pour signifier l’entité d’une chose ; en ce sens, l’être se divise selon les dix prédicaments, et c’est en ce sens-là que l’être et la chose s’équivalent. En ce sens, aucune privation n’est de l’être ; et le mal n’en est pas non plus. D’autre part, le mot être sert à exprimer la vérité d’une proposition : celle-ci consiste dans la composition dont le caractère est indiqué par le verbe “ est ”, et qui répond à la question : Cela est-il ? Nous disons en ce sens que la cécité est dans l’œil, et de même pour toute autre privation. En ce sens, le mal lui-même est appelé un être. C’est pour avoir ignoré cette distinction que certains, constatant qu’on déclare mauvaises telles ou telles choses, ou que dans les choses on relève du mal, ont cru que le mal était lui-même une chose.
3. Dieu, la nature ou tout autre agent font ce qu’il y a de meilleur dans le tout, mais non ce qu’il y a de meilleur dans chaque partie, si ce n’est par rapport au tout, comme nous l’avons dit plus haut. Or le tout, c’est-à-dire l’universalité des créatures, est meilleur et plus parfait s’il y a en lui des êtres qui peuvent s’écarter du bien et qui dès lors en déchoient, Dieu ne les en empêchant pas. En effet, il appartient à la Providence, non de détruire la nature, mais de la sauver, dit Denysm ; or il est conforme à la nature des êtres que ceux qui peuvent défaillir défaillent quelquefois. Et d’ailleurs, dit Saint Augustin, “ Dieu est si puissant qu’il peut faire sortir le bien du mal ”. De sorte que beaucoup de biens seraient supprimés si Dieu ne permettait que se produise aucun mal. Le feu ne brûlerait pas si l’air n’était pas détruit ; la vie du lion ne serait pas assurée si l’âne ne pouvait être tué ; et on ne ferait l’éloge ni de la justice qui punit, ni de la patience qui souffre, s’il n’y avait pas l’iniquité d’un persécuteur.