Article 1 — L’ange se connaît-il lui-même ?
Objections :
1. Denys affirme : “ Les anges ignorent leurs propres puissances. ” Or, lorsqu’on connaît la substance d’une chose, on en connaît la puissance. L’ange ne connaît donc pas son essence.
2. L’ange est une substance singulière ; autrement il n’agirait pas, puisque ce sont les singuliers subsistants qui sont les principes des actions. Mais le singulier n’est pas intelligible. L’ange ne peut donc pas être connu par intellection ; et comme l’ange n’a qu’une connaissance intellectuelle, il ne peut se connaître lui-même.
3. L’intelligence est mue par l’objet intelligible ; car, suivant Aristote, tout acte d’intellection est “ un certain pâtir ”. Or, rien ne se meut soi-même, et rien ne pâtit de sa propre action, comme on peut le voir dans les choses corporelles. L’ange ne peut donc pas se saisir lui-même par son intellect.
En sens contraire :
Saint Augustin écrit : “ L’ange se connaît lui-même dans sa propre conformation, c’est-à-dire dans l’illumination de la vérité. ”
Réponse :
Comme on l’a déjà vu, l’objet joue un rôle différent dans l’action immanente et dans l’action transitive. Dans l’action transitive, l’objet ou la matière sur laquelle s’exerce l’action est séparé de l’agent : ce qui est chauffé est distinct de ce qui chauffe, et ce qui est construit de celui qui construit. Mais dans l’action immanente, pour que l’action se produise, il faut que l’objet soit uni à l’agent : le sensible doit être uni au sens pour qu’il y ait sensation en acte ; l’objet joue alors, quand il est uni à la puissance, le rôle de la forme qui, dans les autres agents, est principe de l’action : car de même que la chaleur est, dans le feu, principe formel de l’échauffement, l’espèce de la chose vue est, dans l’œil, principe formel de la vision.
Mais cette espèce de l’objet peut n’être qu’en puissance dans la faculté de connaissance ; alors elle n’est qu’en puissance de connaître, et pour qu’elle connaisse en acte, il faut qu’elle soit actualisée en sa conformité avec cette espèce. Tandis que, si celle-ci est toujours actuelle en elle, rien n’empêche qu’elle connaisse par son moyen, sans aucun changement ou réception antécédente. Etre mû par l’objet n’est donc pas de la nature du connaissant comme tel, et n’est requis que si le connaissant est en puissance. Or, qu’elle soit inhérente ou subsistante, la forme est toujours principe d’action de la même manière ; la chaleur ne chaufferait pas moins, si elle était subsistante, qu’elle ne chauffe étant inhérente. Si donc il est, dans l’ordre des intelligibles, un être qui soit forme intelligible subsistante, il se connaîtra lui-même. Or l’ange étant immatériel est une forme subsistante et, partant, intelligible en acte. Il se connaît donc lui-même par sa forme qui est sa substance.
Solutions :
1. Le texte de Denys, tel qu’il a été cité, est tiré d’une ancienne traduction ; elle est corrigée sur ce point par la nouvelle, qui traduit : “ et en outre les anges ont connu leurs propres facultés ”. Au lieu de cela on lisait dans l’ancienne : “ en outre les anges ignorent leurs propres facultés ”. On pourrait d’ailleurs justifier l’ancienne traduction et dire que les anges ne connaissent jamais parfaitement leur faculté, si l’on considère cette faculté comme procédant de l’ordre de la Providence divine, incompréhensible aux anges.
2. Si notre intelligence ne connaît pas les singuliers qui sont dans les choses corporelles, ce n’est pas à cause de leur singularité, mais à cause de la matière qui est en eux principe d’individuation. Donc, s’il existe des singuliers qui existent sans matière, comme les anges, rien ne les empêche d’être intelligibles en actes.
3. Etre mû et pâtir conviennent à l’intellect pour autant qu’il est en puissance, il ne peut donc en être question pour l’intelligence angélique, surtout quand il s’agit de se connaître elle-même. De plus, l’action de l’intelligence n’est pas de même nature que l’action qui se rencontre dans le monde des corps, celle-ci s’exerçant sur une matière extérieure.