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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — L’ange aime-t-il naturellement un autre ange comme lui-même ?

Objections :

1. Il ne semble pas, car l’amour suit la connaissance. Mais l’ange ne connaît pas un autre ange comme lui-même ; car il se connaît par son essence et il ne connaît les autres anges que par similitude, on l’a déjà vu. Il ne peut donc pas les aimer comme lui-même.

2. La cause est plus parfaite que son effet, et le principe est plus parfait que son dérivé. Or, l’amour de l’autre dérive de l’amour de soi, selon Aristote m. L’ange n’aime donc pas les autres comme lui-même, mais il s’aime davantage.

3. L’amour naturel a pour objet la fin, et il ne peut disparaître. Mais un ange n’est pas la fin d’un autre et en outre cet amour peut disparaître, comme on le voit chez les démons, qui n’aiment pas les bons anges. Donc un ange n’en aime pas un autre d’un amour naturel comme il s’aime lui-même.

En sens contraire :

ce qui se trouve dans tous les êtres, même irrationnels, ne peut que leur être naturel. Or, il est dit dans l’Ecclésiastique (13, 15) que “ tout être vivant aime son semblable ”. L’ange aime donc naturellement les autres anges comme lui-même.

Réponse :

On l’a dit, l’ange et l’homme s’aiment eux-mêmes naturellement. Or, celui qui ne fait qu’un avec nous, on le considère comme un autre soi-même ; c’est pourquoi tout être aime ce qui ne fait qu’un avec lui. S’il s’agit d’une union naturelle, il l’aime d’un amour naturel ; s’il s’agit d’une union qui n’est pas naturelle, il l’aime autrement. Ainsi l’homme aime son concitoyen d’un amour qui fait appel aux vertus civiques, mais il aime son parent d’un amour naturel basé sur l’unité créée par la consanguinité.

Or, il est manifeste que l’unité fondée sur la communauté de genre ou d’espèce est une unité de nature. Toute chose, parce qu’elle aime son espèce, aimera donc ce qui ne fait qu’un spécifiquement avec elle. Et c’est ce qui se voit même chez les êtres matériels ; car le feu a une inclination naturelle à communiquer à un autre sa forme qui est son bien, tout comme il est incliné naturellement vers son bien qui est de s’élever.

Dès lors, on doit reconnaître que l’ange aime naturellement un autre ange sous le rapport où celui-ci lui ressemble en nature. Mais sous d’autres points de vue, ou en raison des différences existantes, il ne l’aime pas d’un amour naturel.

Solutions :

1. L’expression “ comme soi-même ” peut déterminer la connaissance ou l’amour du point de vue de l’objet connu ou aimé. Ainsi, on connaît un autre comme soi-même quand on saisit que cet autre existe, de même que l’on se reconnaît soi-même comme existant. Mais l’expression “ comme soi-même ” peut déterminer la connaissance ou l’amour du point de vue du sujet qui connaît ou qui aime. En ce sens, il ne connaît pas un autre comme il se connaît lui-même, par la présence à soi-même de sa propre essence : car s’il connaît l’autre ce n’est pas par son essence à lui. De même il n’aime pas l’autre comme il s’aime lui-même, par sa propre volonté, car il n’aime pas l’autre par sa volonté à lui.

2. Le mot “ comme ” ne désigne pas une égalité, mais une similitude. L’amour naturel étant fondé sur une unité naturelle, ce qui est moins un avec l’aimant est naturellement moins aimé. On aimera donc naturellement davantage celui qui est un numériquement avec soi, et on aimera moins celui qui n’est un avec soi que spécifiquement ou génériquement. Mais il est naturel que l’on ait pour l’autre un amour semblable à celui qu’on a pour soi-même, en ce que s’aimer, c’est vouloir son propre bien, et de même aimer l’autre, c’est vouloir son bien à lui.

3. L’amour naturel a pour objet la fin, non pas comme un sujet auquel on veut du bien, mais comme une réalité bonne que l’on veut pour soi, et, par voie de conséquence, que l’on veut pour les autres parce qu’ils ne font qu’un avec nous. Un tel amour naturel ne disparaît jamais, même chez les mauvais anges, car ils continuent à aimer les autres anges sous le rapport où ils leur ressemblent en nature. Mais ils les haïssent en raison des divergences créées par leur justice ou leur injustice respectives.