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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — L’ange, par amour naturel aime-t-il Dieu plus que lui-même ?

Objections :

1. Nous l’avons dit, l’amour naturel est fondé sur une raison naturelle. Mais la plus grande distance existe entre la nature angélique et la nature divine. Il semble donc que l’ange aime Dieu moins que lui-même ou même qu’un autre ange.

2. Ce qui fait qu’une chose est telle l’est lui-même encore davantage. Or, c’est à cause de soi-même que quelqu’un aime naturellement un autre : ce que chacun aime, en effet, c’est comme son bien qu’il l’aime. L’ange n’aime donc pas Dieu naturellement plus que lui-même.

3. Toute nature fait retour sur elle-même, car il est de fait qu’un agent tend par son action à la conservation de lui-même. Or la nature ne ferait pas ainsi retour sur soi si elle tendait davantage vers un autre que vers elle-même. L’ange n’aime donc pas naturellement Dieu plus que lui-même.

4. C’est le propre de la charité de nous faire aimer Dieu plus que nous-même. Mais la dilection de la charité n’est pas naturelle à l’ange, car “ elle est diffusée dans leurs cœurs par le saint Esprit qui leur a été donné ”, selon Saint Augustin.

5. L’amour naturel demeure toujours tant que demeure la nature. Mais le fait d’aimer Dieu plus que soi disparaît chez l’homme et chez l’ange lorsqu’ils pèchent. Saint Augustin parle de deux cités fondées sur deux amours : l’une, la cité terrestre, fondée sur l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu ; l’autre, la cité céleste fondée sur l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. Aimer Dieu plus que soi-même ne relève donc pas de la nature.

En sens contraire :

tous les principes moraux de la loi appartiennent à la loi naturelle. Or, le précepte d’aimer Dieu plus que soi-même est un précepte moral de la loi. Il relève donc de la loi naturelle. Et par conséquent, l’ange peut aimer Dieu d’un amour naturel plus que lui-même.

Réponse :

Certains ont prétendu que l’ange aime naturellement Dieu plus que lui-même d’un amour de convoitise ; car il désire pour lui-même le bien divin plus que son propre bien. D’une certaine manière cependant ils admettent que l’ange aime Dieu plus que lui-même d’un amour d’amitié en ce sens que par nature il veut à Dieu un bien plus grand qu’à lui-même ; l’ange veut, en effet, que Dieu soit Dieu, alors que pour lui-même, il veut être ce qu’il est selon sa propre nature. Mais, à parler dans l’absolu, l’ange s’aimerait plus que Dieu, car il s’aime naturellement lui-même plus intensément que Dieu, et en priorité.

Une telle opinion apparaît manifestement fausse si l’on considère le mouvement naturel des êtres.

L’inclination naturelle des êtres sans raison va nous permettre en effet de découvrir quelle est l’inclinaison naturelle des natures intellectuelles douées de volonté. Dans les réalités naturelles, toute chose qui, par nature, en tout ce qu’elle est, relève d’une autre, se trouve d’abord inclinée vers cette autre plus que vers elle-même. Et cela se manifeste dans la manière même dont une chose est poussée naturellement à agir, ce qui dénote en elle une attitude foncière, dit Aristote. Nous voyons en effet que naturellement la partie s’expose pour la conservation du tout : la main s’expose aux coups, sans délibération, pour préserver le corps. Et comme la raison imite la nature, nous retrouvons cette même inclination dans le cas des vertus politiques : le citoyen vertueux s’expose à la mort pour le salut de tout l’État ; et si l’homme était partie naturelle de la Cité, cette inclination serait naturelle en lui.

Ceci posé, il faut remarquer que le bien universel est Dieu lui-même ; et ce bien englobe l’ange, l’homme et toute créature, car toute créature, du simple point de vue naturel, est de Dieu en tout ce qu’elle est. Il suit de là que l’ange et l’homme aiment naturellement Dieu en priorité et plus qu’eux-mêmes. D’autre part, si l’homme ou l’ange s’aimaient naturellement eux-mêmes plus que Dieu, il s’ensuivrait qu’un tel amour naturel serait mauvais, et qu’il ne serait pas perfectionné par la charité, mais détruit par elle.

Solutions :

1. La première difficulté envisage des réalités qui sont sur le même plan et dont l’une n’est pas la raison de l’existence ou de la bonté de l’autre. Sous ce rapport, tout être s’aime naturellement lui-même plus que l’autre, car il est plus un avec lui-même qu’avec l’autre. Mais quand un être trouve en un autre toute la raison de son existence et de sa bonté, il est impossible qu’il n’aime pas par nature cet autre plus que lui-même, car, ainsi que nous venons de le dire, toute partie aime naturellement le tout plus que soi. Ainsi, chaque individu aime naturellement le bien de l’espèce plus que son bien propre. Or, Dieu n’est pas seulement le bien d’une espèce, il est le bien universel purement et simplement. Sous ce rapport tout être aime naturellement Dieu plus que lui-même.

2. Quand on dit que l’ange aime Dieu parce que Dieu est son bien, si l’on veut dire que dans cet amour son bien propre joue le rôle de fin, cela est faux : ce n’est pas, en effet, en vue de son propre bien, c’est en vue de Dieu même qu’il aime naturellement Dieu. Si l’on veut parler, au contraire, de ce qui le provoque à aimer, cela est vrai : il ne saurait, en effet, être naturel à quiconque d’aimer Dieu sinon pour cette raison que chacun dépend de ce bien que Dieu est.

3. La nature fait retour sur elle-même non seulement sous le rapport de ce qui lui est individuel, mais plus encore sous le rapport de ce qui lui est commun avec d’autres natures. Toute chose, en effet, n’incline pas seulement à la conservation de son être individuel, mais aussi au salut de son espèce. A plus forte raison possède-t-elle une inclination naturelle vers ce qui est purement et simplement le bien universel.

4. Dieu, en tant que bien universel duquel dépend tout bien naturel, est aimé naturellement par chaque être. En tant qu’il est le bien béatifiant, objet propre de la béatitude surnaturelle, il est aimé de charité.

5. En Dieu, la substance divine est identique au bien universel ou bien commun de toutes les créatures. Dès lors, tous ceux qui voient l’essence divine sont, d’un même mouvement d’amour, mus vers elle, à la fois en tant que cette essence est distincte des autres réalités, et en tant qu’elle est le bien commun de toutes. Car, puisque Dieu, en tant que bien commun, est naturellement aimé de tous les êtres, quiconque le voit dans son essence ne peut pas ne pas l’aimer. Mais ceux qui ne le voient pas dans son essence, le connaissent par des effets particuliers, dont certains peuvent contrarier leur volonté. En ce sens, on dit qu’ils ont de la haine pour Dieu. Il reste néanmoins qu’à titre de bien commun de tous les êtres, chacun de ceux-ci aime Dieu naturellement plus que lui-même.

Après avoir traité de la nature des anges, de leur connaissance et de leur volonté, il reste à considérer leur création, ou d’une façon plus générale leur commencement.

Trois parties dans cette étude : d’abord comment ils ont été produits dans leur être naturel (Q. 61) ; puis comment ils ont été perfectionnés en grâce ou en gloire (Q. 62) ; enfin comment certains d’entre eux sont devenus mauvais (Q. 63).