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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — L’irascible et le concupiscible existent-ils chez les anges ?

Objections :

1. Denys parle de “ la fureur insensée des démons et de leur folle concupiscence ”. Mais les démons sont de même nature que les anges, puisque le péché n’a pas changé leur nature. L’irascible et le concupiscible existent donc chez les anges.

2. L’amour et la joie appartiennent au concupiscible ; la colère, l’espérance et la crainte relèvent de l’irascible. Or, l’Écriture attribue ces passions aux anges.

3. Certaines vertus, comme la charité et la tempérance, semblent appartenir au concupiscible ; d’autres, comme l’espérance et la force, à l’irascible. Mais ces vertus se trouvent chez les anges. Il y a donc en eux le concupiscible et l’irascible.

En sens contraire :

comme l’affirme Aristote, l’irascible et le concupiscible appartiennent à la partie sensible de l’âme. Or il n’y a pas de sensibilité chez les anges.

Réponse :

Ce n’est pas l’appétit intellectuel, mais seulement l’appétit sensible, qui se divise en irascible et concupiscible. La raison en est que les puissances se distinguent non par leurs objets matériels mais d’après leur objet formel. Si une faculté a pour objet une formalité commune à plusieurs objets matériellement distincts, il n’y a pas lieu de distinguer plusieurs facultés selon la pluralité des objets compris dans cette formalité qui leur est commune Ainsi l’objet propre de la vue, c’est la couleur comme telle ; on ne distingue donc pas plusieurs puissances de voir selon que l’objet de la vision sera le blanc ou le noir. Mais si l’objet propre d’une faculté était le blanc comme tel, il faudrait distinguer cette puissance de celle qui a le noir pour objet.

Or, d’après tout ce que nous avons dit, il est manifeste que l’objet de l’appétit intellectuel ou volonté, est le bien sous la raison commune de bien. On ne divisera donc pas l’appétit intellectuel d’après les biens particuliers qu’il convoite. Mais il en sera tout autrement pour l’appétit sensible qui, précisément, a pour objet un bien particulier. Dans les anges, il n’y a que l’appétit intellectuel, on ne le distinguera donc pas en irascible et concupiscible, mais on le laissera indivisible, et on lui donnera le nom de volonté.

Solutions :

1. La fureur et la concupiscence sont attribuées aux démons par métaphore. C’est ainsi que l’on parle parfois de la colère de Dieu à cause de l’effet produit qui ressemble à celui de la colère.

2. L’amour et la joie, considérés comme des passions, appartiennent au concupiscible ; mais, quand ils désignent simplement un acte de la volonté, ils relèvent de la partie intellectuelle ; ainsi aimer, c’est vouloir du bien à quelqu’un, et la joie, c’est le repos de la volonté dans le bien possédé. Quand il s’agit de l’ange, il n’est jamais question de lui attribuer l’amour et la joie comme des passions, dit Saint Augustin.

3. La charité, comme vertu, n’est pas dans le concupiscible, mais dans la volonté. Car l’objet, du concupiscible, c’est le bien agréable aux sens ; tel n’est pas le bien divin qui est l’objet de la charité. Pour la même raison, l’espérance n’est pas dans l’irascible, car l’objet de l’irascible, c’est le bien difficile à obtenir dans l’ordre sensible ; et la vertu d’espérance a pour objet le bien considéré comme difficile à acquérir mais qui est le bien divin. Quant à la tempérance, envisagée comme vertu humaine, elle gouverne le désir des délectations sensibles, lesquelles appartiennent au concupiscible. De même la force régit les audaces et les craintes qui se trouvent dans l’irascible. C’est pourquoi la tempérance, vertu humaine, réside dans le concupiscible, et la force dans l’irascible. En ce sens, elles n’existent pas chez l’ange qui ne connaît pas les passions de désir, de crainte et d’audace, et qui n’a pas à les régler par la tempérance et la force. Mais on peut parler de tempérance chez les anges sous le rapport où ils mesurent et règlent leur volonté d’après la volonté divine ; et l’on peut parler de force à leur propos, quand ils exécutent fermement les volontés de Dieu. Tout cela se fait par le moyen de la volonté, et non par l’irascible et le concupiscible.